mardi 11 mars 2014

Rabah : le destin commun de l’Oubangui et du Tchad (par Pascal Djimoguinan)


            Les événements fort chaotiques que connaît la Centrafrique aujourd’hui nous interpellent et nous amènent à nous poser certaines questions que l’honnêteté intellectuelle nous oblige à ne pas esquiver mais à y répondre avec prudence mais fermeté. Il s’agit pour nous de savoir s’il n’y a pas de musulmans centrafricains. Tous les musulmans en Centrafrique seraient-ils de gens venant du Tchad et du Soudan ? Quels liens les populations du Nord de la Centrafrique entretiendraient-ils avec les musulmans ?  Quels étaient les couloirs de circulation entre les territoires qui sont maintenant le Soudan, le Tchad et la Centrafrique ? Le XIXème peut nous apporter un début de réponse en la personne de Rabah, cet esclavagiste mais aussi génie militaire qui trouva la mort le 22 avril 1900 à Kousseri.

            Rabah est né en 1845 à Moudirieh de Khartoum. Fils d’un artisan du nom de Fad-El-Allah, Rabah s’est engagé dans l’armée égyptienne en 1885 pour une courte période. A la suite d’un accident survenu la même année, il regagne son village et sa famille. Un concours de circonstance le fit rencontrer Ziber Pacha qui deviendra le gouverneur du Bahr El Ghazal. A la suite de ce dernier, Rabah participera aux razzias en pays Banda et Kreich et deviendra du coup un véritable chasseur d’esclave. L’influence de Ziber s’étendit du Bahr el Ghazal aux plateaux de l’Oubangui, ce qui ne tarda pas inquiéter le gouverneur Egyptien dont il dépendait théoriquement et qui le rappela au Caire où il le mit en résidence surveillée. Son fils Souleymane organisa une rébellion en rassemblant les régiments qui lui étaient restés fidèles mais contre la puissance des forces gouvernementales, soutenues par les anglais, cela fit long feu. L’année 1878 peut être considérée comme celle de la fin du Règne de Ziber Pacha mais ce fut celle du début de l’aventure de Rabah qui s’entoura de quelques chefs de régiments et refusa de capituler.

            Rabah va donc se réfugier en pays Kreich. Au cours d’un congrès, il recevra le titre d’Emir. Le nouveau chef disposait de 400 fusils qu’il avait pris à Souleymane. De 1878 à 1886, il séjourna d’abord en Oubangui puis au Salamat. Il utilisa ce temps pour organiser ses troupes et institua la conscription qui lui permit de recruter de nombreux guerriers Banda, Kreich, Azande et Kaba. Il leur donna un entraînement militaire excellent, au dire d’un vétéran du Tchad, un certain Pozzo Di Borgo, qui a eu sous ses ordres à Mandjaffa un détachement de Kreich formés par Rabah.

            On a des difficultés aujourd’hui à reconstituer l’itinéraire de ce premier séjour de Rabah en Oubangui puis au Salamat. Certains disent qu’il quitta le pays Kreich en 1880 pour se porter en 1881 sur Rafaï et Bangassou, puis sur Bambari et Krebedje (Port-Sibut) en 1882, puis sur Cha (Dar Kouti) en 1884. D’autres disent qu’il a fait un long séjour au Tchad, de 1880 à 1883, dans la région du Lac Iro et chez les Goula du Bahr-Mamoun.

            Lorsqu’enfin Rabah quitta le pays des Mandjas et des Bandas, Ngao (Fort Crampel), en 1886, il remonta le Chari-Gribingui qu’il traversa au sud de Maro. Son intention était de continuer de recruter des guerriers dans le pays Kaba. C’était pour lui le point de départ pour ses excursions en pays Sara. Au cours de l’une d’elles, il reçut à Bandaï (peut-être le village de Bedaya) la visite de deux envoyés du Mahdi Ahmet qui l’informèrent de la prise de Khartoum et de la défaite du général anglais Gordon. Le Mahdi invitait Rabah à Khartoum. Il se mit en route à la suite des émissaires venus le voir mais en traversant le Salamat, il se heurta aux troupes de Cherif-Eddine, gouverneur de cette province pour le compte du Ouaddaï. Peu après, ce voyage fut interrompu. Il y a deux hypothèse qui s’affrontent ici pour expliquer son refus d’aller à Khartoum : soit, il n’avait jamais eu véritablement envie d’aller rejoindre le Mahdi, soit qu’il avait appris que ce dernier cherchait à le faire assassiner.

            C’est à peu près vers cette période, en 1887, que se situe le raid de Rabah en pays Sara (passage à Kemdere près de Fort Archambault et des combats contre les Kaba-Deme de Banda dont le chef était Djoko). Rabah reçut ensuite un accueil triomphal à Koumra, de la part des chefs Bealoum et Belta. Alors que quelques régiments prirent la route de Bedaya, le gros de la troupe ravageait le pays Daye et Goulaye avant de se rendre à Goundi chez les Toumaks. Mécontent du peu d’empressement de l’Alifa de Goundi à le recevoir, Rabah le fit décapiter et fit razzier son pays et prit de nombreux captifs. Il continua chez les Somrayes en 1888, puis chez les Ndam en 1889 où la population s’opposa à son avance avec une énergie farouche.

            Rabah revint à Châ dans le Dar El Kouti en 1890 où il destitua l’ancien Cheikh Kobour, fils d’un Aguid ouaddaïen parce que celui-ci continuait de payer l’impôt au Ouaddaï, pour le remplacer par Mohammed es Senoussi, désormais Sultan du Dar Kouti et du Dar Rounga. Cependant en 1891, une armée du Ouaddaï, commandée par Cherif Eddine l’obligea à se replier en pays Mandja. Ce ne fut qu’après le départ de ses ennemis que Senoussi revint à N’Dele où il reçut la visite de l’explorateur Paul Crampel. Celui-ci fut assassiné deux jours après son départ  d’El Kouti avec son compagnon Biscarrat entre Bangoran et l’Aouk (Les témoignages ont prouvé qu’il était tombé victime de la trahison de ses miliciens d’escorte). Le sultan Senoussi en profita pour s’approprier les 300 fusils de la Mission. Quand Rabah l’apprit, il revint et Senoussi dut lui les lui céder.

            En 1893, Rabah qui descendait le Chari déclencha sa grande attaque contre le Baguirmi. Il commença par Gori près de Korbol où il réduisit le chef Boua Baboul avant d’aller mettre le siège à Mandjaffa. La ville résista pendant six mois. A bout de vivres, les Baguirmiens, avec à leur tête Gaourang, firent une sortie audacieuse et échappèrent à Rabah, non sans lui abandonner de nombreux prisonniers. Rabah continua alors sa route en semant la désolation partout où il passait. Il passa chez les Massas du Logone, continua chez Salé, sultan de Karnak Logone, de Kousseri. Puis il entreprit la conquête du Bornou, fit des expéditions au Gober et en pays Sokoto. Pendant six ans (1894 – 1900), Rabah dont le lieu de résidence ordinaire était Dikoa, joua le rôle de sultan du Bornou.

            Rabah se préparait à couronner ses attaques par la conquête du Ouaddaï. Ses projets furent interrompus à la fin de 1897 par un évènement qui allait changer le cours des choses : c’était l’arrivée des blancs.

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