jeudi 19 décembre 2019

LU POUR VOUS/CAMEROUN - Lettre pastorale des Evêques appelant à éviter « le piège du tribalisme »


« Au cours et après les dernières élections présidentielles, nous assistons à une dégradation croissante et très préoccupante du climat social » affirment les Évêques du Cameroun dans la Lettre pastorale du 10 décembre par laquelle ils mettent en garde leurs concitoyens contre le tribalisme qui risque de compromettre la cohésion nationale.
Les Évêques font état de la diffusion « d’attitudes, de paroles et de comportements » qui démontrent « un mépris inacceptable pour la dignité des personnes » et « risquent de dégénérer en conflits tribaux encore plus dévastateurs ».
Dans le document parvenu à l’Agence Fides, sont dénoncés les hommes politiques qui « au travers de formes soignées de lynchage médiatique cherchent actuellement à transformer leurs adversaires politiques et idéologiques en ennemis de tout le peuple, comme le fit Saul avec David ».
« Les racines du tribalisme sont culturelles, économiques, politiques mais aussi religieuses. Langues, coutumes et traditions constituent des facteurs de cohésion à l’intérieur d’un même groupe » rappellent les Évêques. Les dysfonctions de l’Etat font en sorte que les personnes « ne trouvant pas au sein des institutions de l’Etat ce qu’elles en attendent, en particulier la garantie du travail, une résolution rapide et équitable des controverses judiciaires, une assistance équitable dans les hôpitaux, la sécurité des personnes et des biens, se tournent vers leur groupe tribal d’appartenance. De ce point de vue, la mauvaise gestion gouvernementale ouvre la voie au tribalisme ».
Les Évêques concluent en invitant « les fils et filles du Cameroun au réveil, à l’engagement et à la reconstruction. Il nous appartient surtout de retourner à l’école de l’ouverture envers les différences, de l’hospitalité et de l’acceptation mutuelle. Le développement harmonieux d’une nation dérive de la synergie d’action dans laquelle le tout est constitué par toutes les parties mises ensemble et où toute personne fleurit dans le même temps au travers de ce qu’elle donne et de ce qu’elle reçoit, dans un esprit de fraternité et de cœur ouvert. Ainsi tout camerounais pourra être le bienvenu partout et se sentir chez lui dans toutes les régions du Cameroun, dans les villes comme dans les villages les plus lointains ». (L.M.) (Agence Fides 19/12/2019)



mardi 17 décembre 2019

Afrique orpheline, Afrique Aphone (par Pascal Djimoguinan)


            S’il y a un grand problème pour l’Afrique aujourd’hui, c’est que contrairement à ce qui se passait aux temps des pères des indépendances, ces leaders panafricains, il n’y a plus de voix crédibles qui puissent s’élever et gagner du respect autant sur le plan international qu’au niveau du continent. De ce fait l’Afrique se retrouve orpheline et aphone dans le concert des nations. Le résultat se voit dans l’activisme et dans la cacophonie qu’on voit partout.
            Déjà pour les problèmes les plus brûlants du continent, il manque de cohérence dans les interventions tout azimut qu’on voit. Pour ne citer que quelques exemples, on parlera du problème du francs CFA et de la présence militaire en Afrique. Souvent, c’est la passion qui se déchaîne aussi bien du côté des pour que des contre. La palabre si chère aux africains semble être envoyée aux oubliettes.
            Nous n’avons pas l’intention d’entrer dans ce débat comme tel. Notre propos est de rappeler qu’il y a des préalables auxquels il faut revenir.
            Il y a en Afrique une attitude de politesse qui, sur le plan international, finit par lui créer des préjudices. Il est considéré comme impoli en Afrique, de refuser un don. Cela valait dans les cadres des relations entre petits villages. Aujourd’hui, cela ne vaut plus.
            Il est surprenant aujourd’hui de voir que pour tout projet en Afrique, on puisse demander de l’aide extérieur. Il suffit entre autres de voir le budget de fonctionnement de l’Union Africaine (UA).
            La main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit. Tout le monde le sait mais cela n’entre pas encore dans les comportements. Cela crée une sorte de paternalisme qui s’accentue avec le temps.
            Il faut que l’Afrique accepte de se serrer la ceinture et être capable de ne pas accepter les aides qui la déstructure et l’infantilise. Rappelons-nous simplement les plans d’ajustement structurels et autres, décidés par des fonctionnaires assis dans les bureaux climatisés et aseptisés en Occident. Que de désastres cela a causé. Dieu sait si ces aides n’ont renvoyé l’Afrique des dizaines d’années en arrière.
            L’Afrique doit être capable de compter sur ses propres ressources et être assez forte pour exiger le juste prix pour ses marchandises. Il n’est pas normal que l’Afrique est autant de ressources minières et agricoles sans être capable de s’imposer sur le plan financier et économique mondial.
            Tout se tient. Pour que la voix de l’Afrique porte loin, il faudrait, de nouveau que se lève des panafricanistes avec des idéaux nobles et qui soient solidaires, par-delà les pays. Il faudrait que l’Afrique puisse retrouver sa voix. Sans cela, tout ne sera que de l’agitation stérile.
            Le combat que l’Afrique doit d’abord gagner est celui du panafricanisme. Tout le reste suivra.




dimanche 15 décembre 2019

Les croyances et coutumes communes à tous les sara (par Joseph Fortier sj)


            Au niveau des grands dieux, tous connaissent un esprit bienfaisant, créateur des hommes, parfois dieu de l’orage et de la pluie ; toutefois, chez les Ngambaye, ce dieu pourtant connu, s’efface devant Sou, le héros civilisateur. Il est nommé Lúɓā ou Lóā chez les Mbay ; Núɓā chez les Madjingay et les Ngama  Núɓa kindā chez les Kaba de Kyabé, qui soulignent ainsi son rôle créateur : núɓā kindā, « il façonne et il pose ». Partout, c’est un seul et même dieu, très vite assimilé à Allah, le dieu des musulmans, ou à celui des chrétiens.
            A Lóā-Núɓā, dans tout le Moyen-Chari, est associé Kadə, dont le nom signifie « soleil » et qui donne la fertilité aux champs mais surtout la fécondité aux femmes. Les Madjingay disent Mbang pour désigner dans la vie quotidienne le soleil visible (Mbańg, avec ton haut, désigne le chef de Bédaya) et réservent le mot Kadə pour l’us      age cultuel ; les Kaba disent Kaji. On ne rend pas de culte à Lóā, car il est toujours bienfaisant, mais on rend un culte à Kadə, car il intervient dans l’activité des hommes et peut leur nuire, si on ne l’honore pas.
            A un niveau inférieur, Sou est le premier ancêtre, le héros civilisateur, qui a apporté aux Sara les semences, les outils, les armes, le feu et le secret de l’initiation. C’est un personnage ambigu : souvent, il a gâté ou détruit l’œuvre de Lóā-Núɓā. En dehors du Mythe, dans les contes, il apparaît comme un farceur, un « trickster ».
            Nous ne parlerons pas ici des génies à forme animale, ou logeant dans les arbres ; partculièrement nombreux chez les Ngambaye, leur importance et leur rôle varient d’une tribu à l’autre.
            Au niveau du culte familial, on trouve partout :
a. Le ; culte des mânes : úmā chez les ngambaye, chez les Mbay, ɓádə̄ chez les Madjingay et les Ngama. Après le grand sacrifice de levée du deuil, chez les Mbay, on dresse, en dehors du village, une hutte en branchages pour les morts, káji má de gə̄. Chaque année, dans l’enclos familial, au mois de janvier, on fait une offrande de boule de mil et de poisson, accompagnée d’une prière pour les morts ; mais on n’élève pas d’autel permanent, à la différence des Madjingaye.
b. Le culte des jumeaux : ndinga jē (Ngambaye) ; ndinga gə̄ (Mbay, Madjingay et Ngama) ; njunga (Kaba de Kyabé). Seuls, les Mbay de Moissala pratiquent ce culte indifféremment à la naissance de tous leurs enfants, jumeaux ou non.



vendredi 13 décembre 2019

TCHAD: Message de Noël 2019 des évêques



MESSAGE DE NOËL 2019
DE LA CONFÉRENCE ÉPISCOPALE DU TCHAD
 « Il n’y aura plus de mal ni de corruption sur toute ma montagne sainte ;
car la connaissance du Seigneur remplira le pays
comme les eaux recouvrent le fond de la mer » (Is 11,9).

Chers frères et sœurs dans le Christ,
Hommes et femmes de bonne volonté !



1. Depuis longtemps, c’est une tradition pour nous, évêques du Tchad, d’écrire un Message à Noël, Fête de la Naissance de Jésus, Fils de Dieu, qui a pris chair pour devenir l’un de nous et nous accompagner sur la route vers Dieu. Nous publions ce message en tant que pasteurs de l’Église catholique dont les fidèles représentent une bonne proportion des croyants et aussi des citoyens de notre pays. Mais nous l’adressons aussi à tous les Tchadiens et Tchadiennes qu’il peut intéresser.
Ce nouveau message veut être encore une fois la voix des sans voix et apporter notre contribution pour construire le pays dans la justice et la paix. Nous constatons en effet que peu de voix s’élèvent pour dénoncer les vices éthiques et politiques qui semblent être désormais devenus la norme dans la  société et pour la gouvernance et la gestion de notre pays. Pourtant, il y a urgence à réagir si nous voulons éviter de compromettre l’avenir du pays et même d’aggraver les violences qui ont surgi depuis un certain temps et menacent la paix sociale.

 I - LE TCHAD QUE DIEU VEUT

2. « Homme, on t’a fait connaître ce qui est bon, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu » (Mi 6,8).
Les religions apportent une contribution essentielle à la vie des personnes et de la société, sinon ce serait croire que nous n’avons pas besoin de Dieu. La foi en Dieu est seule capable de nous élever au-dessus de l’avidité, de l’esprit de domination et de la loi de la force au lieu de celle de l’amour, et de nous rassembler dans une communauté humaine ouverte et respectueuse des personnes.
Les religions ne doivent pas inciter au mépris de l’autre, à l’injustice, à la violence, au meurtre, et encore moins à la guerre car un croyant en Dieu créateur ne peut vouloir le mal d’aucune de ses créatures. Dieu veut la paix, le droit et la justice, le bien-être pour tous. N’est-ce pas cela que nous enseignent la Bible et le Coran quand nous allons à l’église, au temple, ou à la mosquée?
3. C’est aussi cela que veut le peuple tchadien :
« Le Tchad que nous voulons » ne consiste pas seulement en un éventuel « Programme National de Développement », c’est d’abord celui décrit dans la Constitution : « Nous peuple tchadien affirmons par la présente Constitution notre volonté de vivre ensemble dans le respect des diversités ethniques, religieuses, régionales et culturelles, de bâtir un État de droit, et une Nation unie fondée sur les libertés publiques et les droits fondamentaux de l’homme, la dignité de la personne humaine et le pluralisme politique, sur les valeurs africaines de solidarité et de fraternité » (Préambule).
La Constitution est la loi fondamentale et elle s’impose à tous les citoyens, sans distinction et sans exception. C’est d’ailleurs ce qu’elle dit dans son article 14 : « L’État assure à tous l’égalité devant la loi sans distinction d’origine, de race, de sexe, de religion, d’opinion politique ou de position sociale ». On notera que l’État s’engage à respecter lui-même la Constitution mais se porte aussi garant de la faire respecter par tous. Il proclame qu’au Tchad tous ont des droits imprescriptibles : chaque homme, chaque femme, chaque enfant. De fait, le Tchad a signé les Chartes internationales des Droits humains. Encore faut-il que les responsables et les citoyens sachent distinguer où s’arrêtent leurs droits et où commencent leurs devoirs.
4. Les droits de l’homme sont fondés sur la notion que tous les hommes sont égaux et que personne n’est propriétaire de quelqu’un d’autre ni ne peut s’approprier d’un bien qui appartient à tous.
Au Tchad, comme dans  plusieurs pays d’Afrique sub-saharienne, on parle «  d’émergence » pour 2030. Mais il ne faudrait pas que ces propos sur l’émergence empêchent de faire tout de suite les réformes nécessaires en les reportant à plus tard. Pourtant il y a urgence car ce sont le bien-être des citoyens et la paix sociale qui sont en jeu.

II - CE QUE DIEU NE VEUT PAS

5.  « Il en attendait le droit, et c’est l’injustice ; il en attendait la justice et il ne trouve que les cris des malheureux » (Is 5,7).
Tous nous connaissons ce qui ne va pas dans notre pays dans les domaines économique, social et politique. Même si une telle situation arrange ceux qui en profitent, est-il possible de continuer ainsi ? Pour se construire, une société a besoin de sérieuses bases matérielles, mais surtout humaines, intellectuelles et religieuses. Sinon elle court à l’échec. Déjà, les Organisations et Fondations internationales placent le Tchad parmi les tout derniers pays du monde, en ce qui concerne la gouvernance, la sécurité, le droit et la justice, le respect des droits humains, la prestation des biens et services, le développement économique durable.
6. Cela peut se justifier pour des pays en guerre ou sans ressources, mais est-ce compréhensible pour le Tchad qui jouit actuellement de stabilité ? Et qui, de plus, doit être considéré comme plein de ressources grâce à l’agriculture, l’élevage, la pêche, et les richesses naturelles, ce qui rend d’ailleurs les partenaires de plus en plus réticents à aider notre pays. On a sans doute trop compté sur le pétrole pour assurer le développement du pays. Si le pétrole a pu contribuer à un certain nombre de réalisations et à assurer une certaine prospérité sélective, il a aussi créé beaucoup de pauvreté et accentué la perte des valeurs morales et religieuses.
Quelle politique ?
7. Dans notre pays, la politique est souvent identifiée par la population au mensonge et à l’enrichissement illicite, alors qu’elle devrait être un moyen fondamental pour promouvoir la citoyenneté et les projets de l’homme.
Des efforts ont été faits pour arriver à une meilleure gouvernance : la création de ministères spécialisés, l’organisation d’États généraux dans de nombreux domaines (armées, justice, éducation, santé, agriculture…), la définition de politiques nationales, la promulgation de lois réprimant la corruption, le détournement de biens publics, le clientélisme… Aussi l’organisation de fora, par exemple le récent forum des jeunes.
8. Mais si la politique n’est pas vécue comme un service à la population, dans le respect du droit, mais plutôt comme un moyen de domination et d’enrichissement par ceux qui l’exercent, elle devient un instrument de division et d’oppression.
Le droit est le contraire du non-droit. Combien de fois ne dit-on pas que notre pays, le Tchad, est devenu un État de non-droit ! Ou encore que les droits sont réservés à certains selon des critères qui n’ont rien à voir avec une bonne politique ou une bonne administration et qui vont clairement contre l’article 14 de la Constitution.
Où sont passées les valeurs républicaines et l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national ? Ne sont-elles pas gravement menacées par la politisation à outrance de l’administration, de la justice, de l’éducation, de la santé, du développement ? Et pourtant la Constitution affirme clairement le pluralisme politique et l’indépendance légitime des institutions, en particulier de la justice.
Les menaces sur la justice
9. Le gouvernement a voulu organiser le système judiciaire du pays à travers la ratification des textes internationaux, la tenue des États généraux de la justice, la création d’un ministère en charge de la justice et des droits de l’homme. Il faut aussi souligner la  récente note circulaire qui donne la priorité à la justice à la place de la diya.
Ce sont là de bonnes initiatives mais force est de constater de graves lacunes de l’appareil judiciaire : les résolutions des États généraux ne sont pas intégralement appliquées; des lois importantes n’ont pas de décrets d’application, ce qui laisse libre cours à l’arbitraire et à l’exploitation ; l’exécutif s’immisce dans les affaires judiciaires ; l’impunité et la corruption se généralisent.

Des droits sans devoirs ?
10. Peut-il exister une institution ou une entreprise où il n’y a que des droits et pas de devoirs ? Et pourtant n’est-ce pas la conception que beaucoup de nous avons quand nous sommes membres d’une institution ou d’un mouvement, pas seulement au plan économique mais même religieux ?
Un tel comportement n’est-il pas la cause de la mort de beaucoup d’organisations au niveau local, régional et national ? Pensons par exemple à tous ces crédits qu’on ne rembourse pas, aux fonds détournés dans les entreprises et l’administration, au manque de conscience professionnelle et de respect du bien commun, aux salaires sans travail correspondant…
Cela va même jusqu’à profiter du pouvoir pour se comporter en propriétaire et n’avoir de compte à rendre à personne, d’autant plus que souvent l’impunité et la complicité remplacent la loi. La terre et ses richesses nous sont confiées par Dieu pour en prendre soin et les gérer au bénéfice de tous. Nous n’avons le droit ni de la détruire ni de nous l’approprier indument.
11. L’exploitation illimitée des ressources naturelles et la destruction de la terre qui appartient à tous pour des fins de profit immédiat, sont devenues un problème international. Qui n’a pas entendu parler du réchauffement climatique ? Mais le problème existe aussi au niveau des pays où les riches s’emparent par exemple de la terre de façon illicite, pour leurs propres intérêts, laissant de nombreux paysans sans terre, et provoquant toutes sortes de maux et de violences : « L’amour de l’argent est la racine de tous les maux » (1 Tim 6,10).
Quelle éducation ?
12. Nous ne pouvons pas passer sous silence le sujet de l’éducation car c’est un droit fondamental pour tous, en particulier pour les enfants et les jeunes, et une priorité pour l’avenir. Un pays qui n’éduque pas ses fils et ses filles se condamne à la pauvreté perpétuelle. Le Tchad a fait des efforts au service de la jeunesse : il a ratifié la charte africaine de la jeunesse ; élaboré une politique nationale de la jeunesse et de l’emploi ; organisé le forum national de la jeunesse ; créé l’Office national de la jeunesse et des sports.
Mais qu’en est-il en réalité ? La baisse de niveau est une réalité qu’on répète continuellement mais pour laquelle personne ne semble vouloir chercher des solutions. Ceux qui ont les moyens préfèrent envoyer leurs jeunes étudier à l’étranger, ceux qui ne les ont pas ne font pas ce qu’ils pourraient faire même avec peu de moyens.
Des établissements ont été construits à grands frais, mais souvent sans respect des normes techniques à cause de l’incompétence et des détournements. Quant aux écoliers des villages ils sont sous la paille, sans tables, et sont assis par terre.

III - CHEMINS POUR CONSTRUIRE LE TCHAD

13. « Si le Seigneur ne bâtit la maison c’est en vain que travaillent les bâtisseurs. Si le Seigneur ne garde la ville, c’est en vain que veillent les gardes » (Ps 126,1).
Retrouver les valeurs religieuses
Certains peuvent être étonnés de ce titre car ils ne voient pas bien la place de la religion dans la politique. On croit que ce sont deux choses totalement différentes. C’est vrai que la religion ne doit pas se mêler de la politique pour diriger à sa place, comme veulent le faire les extrémistes, mais nous disons que nous ne pouvons pas être de vrais croyants si notre foi ou croyance n’influence pas notre pensée et notre comportement dans notre vie personnelle, notre vie sociale, et même politique.
14. Construire le Tchad que nous voulons ne peut pas se faire si nous sacrifions nos valeurs sociales, morales et religieuses, et si nous perdons de vue la nature même de la politique qui est « l’art de construire la cité » dans la paix et la justice, de respecter et promouvoir les droits humains fondamentaux et de veiller au respect du droit commun.
Il est indispensable de retrouver la vérité de la religion pour retrouver la vérité de la politique. C’est valable pour les communautés, mais aussi pour chacun de nous : n’avons-nous pas une conscience qui doit discerner le bien du mal ? Encore faut-il que la conscience des croyants soit formée, ce qui ne semble pas un souci majeur pour beaucoup de responsables religieux.
Bâtir un État de Droit
15. Le respect du Droit est fondamental pour construire un pays et assurer son avenir. Une situation de non-droit ne peut que créer l’anarchie, l’illégalité, les abus de pouvoir, la corruption, la frustration et la désespérance, et finalement la violence : conflits intercommunautaires, conflits éleveurs-agriculteurs, banditisme, exactions de toutes sortes. La possession d’armes de guerre par de nombreux civils crée une situation explosive.
« La bonne politique est au service de la paix ; elle respecte et promeut les droits humains fondamentaux, qui sont aussi des devoirs réciproques, afin qu’entre les générations présentes et celles à venir se tisse un lien de confiance et de reconnaissance » (Pape François, Journée mondiale de la Paix 2019).
Prendre au sérieux l’éducation
16. En ce qui concerne l’éducation, nous disons notre grande préoccupation sur la situation qui prévaut et dont on ne semble pas conscients, ni en haut lieu ni à la base. L’avenir est pourtant compromis, aussi bien pour le pays que pour les jeunes eux-mêmes, car nos enfants seront demain les chefs de famille et les responsables de la société. S’ils ne voient pas de projet pour l’avenir, les jeunes perdront toute confiance dans leurs aînés et leurs gouvernants ; ils perdront aussi toute confiance en eux-mêmes et toute raison de vivre. Par frustration et découragement, ils sombreront dans l’alcool et la drogue, ce qui est déjà le cas pour beaucoup.
17. Pour l’État, il est donc urgent de repenser le système éducatif et de promouvoir une formation intégrale des enfants et des jeunes, c’est-à-dire une formation qui doit viser aussi à lutter contre le chômage. On en parle depuis des années, mais peu est fait concrètement par manque de moyens, pourtant pour d’autres choses on trouve des moyens. Il est aussi indispensable de renforcer en quantité et qualité le personnel enseignant, d’améliorer et d’équiper les structures d’accueil.
18. Pour les parents, il faut qu’ils prennent au sérieux l’avenir de leurs enfants et assurent  un meilleur appui parental au système éducatif et un suivi entre parents et éducateurs. On a l’impression que beaucoup de parents ont renoncé à leur rôle d’éducateurs de leurs propres enfants et comptent sur l’État, l’Église, ou d’autres intervenants pour s’engager à leur place. Pourtant les Associations de Parents d’Élèves (APE) doivent veiller à ce que les établissements scolaires fassent bien leur travail.
19. Quant aux enseignants leur tâche est vraiment capitale car ils sont les premiers responsables de l’enseignement. Ils ne sont pas seulement des enseignants mais des éducateurs et des maîtres dans tous les sens du mot, des modèles pour leurs élèves. Ils ont droit à leur salaire, mais les grèves sont-elles le seul moyen de pression ? Celles-ci en effet punissent leurs enfants et non pas l’État.
 « Instaurer une culture du dialogue »
20. Ce titre est tiré de la Déclaration commune : « Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune », signée par l’Imam d’Al-Azhar al-Sharif et le Pape François le 4 février 2019 à Abou Dhabi. Il constitue  « une étape importante dans l’histoire des relations entre christianisme et islam. » Par la prière commune de la Journée de la Cohabitation pacifique, le Tchad est souvent présenté par ses autorités comme un modèle de bonne entente entre chrétiens et musulmans. Mais la prière ne suffit pas et risque même d’être sujette à toutes sortes d’interprétations s’il n’y a pas dans la vie citoyenne, dans l’économie et la politique, un respect réciproque, un vrai dialogue et une vraie collaboration.
21. « Le dialogue, la compréhension, la diffusion de la culture de la tolérance, de l’acceptation de l’autre et de la coexistence entre les êtres humains contribueraient notablement à réduire de nombreux problèmes économiques, sociaux, politiques et environnementaux qui assaillent une grande partie du genre humain » (Déclaration commune).
Les auteurs du document demandent, en conclusion, qu’il serve comme moyen d’éducation pour  « contribuer à créer de nouvelles générations qui portent le bien et la paix et défendent partout le droit des opprimés et des derniers . »
À vous frères et sœurs chrétiens
22. Ce message de Noël, bien que proposé à tous, s’adresse en particulier à vous car nous, chrétiens, avons un rôle particulier à jouer dans notre pays en plus d’être des citoyens à part entière. Ce rôle, nous pourrions le définir comme devant être des porteurs d’espérance. Nous constatons en effet que l’espérance est en train de mourir chez beaucoup de nos concitoyens et concitoyennes, même chez nous disciples de Jésus, homme d’espérance par excellence. Quel idéal de vie avons-nous ? quel projet d’avenir ? Le résultat c’est qu’on se laisse aller à mener une vie superficielle, à gaspiller nos forces et nos moyens, au lieu de nous consacrer à nos tâches familiales et professionnelles.
C’est vrai que les raisons de se décourager, et même de renoncer à nos responsabilités, ne manquent pas mais nous n’en avons pas le droit car ce sont nos familles et nos enfants qui en paieront le prix. Notre foi chrétienne et le soutien de notre communauté de croyants nous donnent une force qui nous aide à surmonter les difficultés extérieures, mais aussi nos égoïsmes. Jésus, notre Maître et Sauveur, dont nous fêtons la naissance, n’a pas renoncé à sa mission même si cela l’a conduit à la croix car après la croix il y a la résurrection.
« Frères, vous le savez, c’est le moment de sortir de   votre sommeil… La nuit est bientôt finie, le jour est tout  proche. Rejetons les œuvres des ténèbres, menons le combat de la lumière » (Rm 13,11-12).   
           Joyeux Noël et Bonne Année 2020 !
DJITANGAR GOETBE Edmond, archevêque de N’Djamena, président de la CET
Jean-Claude BOUCHARD, évêque de Pala
Miguel SEBASTIAN, évêque de Sarh
Rosario Pio RAMOLO, évêque de Goré
Joachim KOURALEYO TAROUNGA, évêque de Moundou
Henri COUDRAY, vicaire apostolique de Mongo
Martin WAINGUE BANI, évêque de Doba
Nicolas NADJI BAB, Administrateur diocésain de Laï.



mercredi 11 décembre 2019

Hypothèse sur l’origine des peuples Sara (par Joseph Fortier sj)


            D’où viennent lointainement l’ensemble des tribus qu’il est d’usage d’appeler Sara ?
LES COUSINS PROCHES, BAGUIRMIENS ET KENGA
            La chronique arabe du Baguirmi, qui est d’ailleurs « incomplète et fautive » d’après Nachtigal, rapporte « la légende de douze frères » venus de l’est, dont les deux premiers, Birni-Bessé et Louba ko fondèrent Massénia au début du 16ème siècle, et le 3ème Kenga, le village de Mataia, au pied du mont Abou-Touyour.
            L’écrivain Brahim Séid a conté dans Au Tchad sous les étoiles, 1962, l’histoire de la sagaie de famille, (njinga mbaga, la sagaie du roi) qui se trouvait jadis à Mataia, parmi les fétiches de la tribu et qu’Abdallah, le 1er chef baguirmien qui prit le titre de Mbang, en imposant l’Islam à son peuple, fit apporter à Massenia, où elle resta jusqu’en 1871. Brahim Séid cite un adage Kenga : « Les gens de Massénia sont comme nous  les gens du Fitri, (Boulala, Kouka, Médogo) et les Sara sont nos frères.
            La parenté linguistique entre le groupe Kenga-Baguirmien et le groupe des langues « sara » est reconnue par tous les spécialistes et le trait le plus marquant en est la persistance du schème tonal des mots lexicaux. Mais l’écart entre les deux groupes est tel, - il y a à peine 25% du vocabulaire commun -, que la séparation, à supposer qu’ils viennent tous deux de la vallée du Nil, a dû avoir lieu, il y a au moins 6 à 800 ans. Remarquons que c’est à peu près le temps qu’espagnols, gaulois et italiens qui, du temps de l’empire Romain, parlaient une même langue, le latin, ont mis, après la prise de Rome par les Vandales (410), pour se constituer des langues nationales assez différentes : Le Romancero du Cid, (Espagne),  la Chanson de Roland (France), et le Cantique des Créatures de François d’Assise (Italie) datent de l’an 1200 ; mais ces œuvres, au moins les deux premières, avant d’être écrites, ont été racontées dans les lieux de pèlerinage, au moins cent ans auparavant.
            Il est d’ailleurs probable que, même si Kenga-Baguirmiens et Sara ont quitté vers la même époque la vallée du Nil, ils ne se sont pas rendus dans leur habitat actuel par la même route.
LES COUSINs ELOIGNES, BONGO DU SOUDAN, BINGA, KARA, YULU DU CENTRAFRIQUE :
            Les Bongo étaient encore nombreux, plus de 100.000, quand l’allemand Schweinfurt les visita en 1869  mais les Seigneurs de la Traite, les marchands d’esclaves installés au Barh-el-Ghazal soudanais les décimèrent. Un missionnaire combonien, le Père Stefano Santandrea a étudié la langue et l’histoire des quatre tribus que nous venons de citer. La parenté linguistique avec les langues sara est encore plus éloignée qu’avec les Kenga-Baguirmiens (guère plus de 10 à 15% de vocabulaire commun).
            Si nous voulons comprendre un peu ce qui s’est passé dans la vallée du Nil, après l’invasion arabe de 639, Jean-Claude Zeltner nous le raconte dans son Histoire des Arabes du Tchad (1970). L’Egypte devint assez rapidement musulmane dans les villes, à l’exception des paysans coptes qui restèrent chrétiens. La Nubie (le Soudan actuel) peuplée de Noirs était, elle aussi, chrétienne. Le royaume de Dongola qui s’étendait depuis Assouan (autrefois Ibrim) jusqu’à la 5ème cataracte résista pendant 7 siècles aux envahisseurs. En 1173, le frère de Saladin prit Ibrim, mais la capitale Dongola résiste encore pendant 150 ans. En 1316 enfin, elle tombe aux mains de la cavalerie mamelouque. C’est à ce moment là seulement que le grand flot des Arabes déferle au Soudan.
            Le dernier rempart chrétien au Soudan fut le royaume d’Aloa ou Soba (régions actuelle de Khartoum). Il disparaît en 1504, ce qui provoque la dernière vague d’immigration arabe ; le royaume musulman des Fung le remplace.
            A la frontière du Tchad, les Dadjo païens, rois du Dar-For, sont chassés en 1513, par les Tounjour arabes païens, et refoulés au Ouadday. En 1611 (ou 1635 ?) les Tounjour sont chassés à leur tour par Abd-el-Kérim-ben-Yamé, le 1er roi du Ouadday. C’est entre ces deux dates (1513 et 1611) que les trois frères baguirmiens et kenga arrivent au Guéra, en suivant probablement Dadjo ou Tounjour.
            Le remue-ménage général qui se produisit au Dar-For, après la chute d’Aloa, en 1504, explique assez bien comment les dernières tribus nubiennes (noires) restées païennes se trouvèrent refoulées au Tchad sous la pression des Arabes, qui firent à ce moment là leur ultime migration au Soudan.
            D’autre part, nous savons maintenant par le père Stefano SANTANDREA, que les Kara (apparentés linguistiquement aux Sara) habitaient le Sennar, au sud de Khartoum entre 1600 et 1700 ; sous la conduite de leur chef Djoukoudou, ils émigrèrent vers le nord, au Dar-For, dans la région de Djebel Marra, pour revenir au 19ème siècle dans leur habitat actuel, près de Birao, en Centrafrique, où les avaient précédés les Binga et les Youlou. L’écart de vocabulaire est trop grand – il suppose une séparation d’au moins un millénaire – pour que nous puissions conclure à une cohabitation soit avec les Kenga soit avec les Sara, mais il nous permet de penser à une origine lointaine commune au Soudan.
IMPLANTATION DES TRIBUS SARA DANS LE SUD DU TCHAD
            En suivant M. Gayo KOGONGAR, Histoire précoloniale des populations sara, nous distinguons deux groupes :
a) Les plus anciennement instals au Tchad sont les Ngambay du Logone, les Mbay et les Ngam du Moyen-Chari. Or, il se trouve que ces trois ethnies ont en commun une initiation qui leur est propre, et des légendes d’origine (mythe de Sou, comme héros civilisateur) qui ont leur équivalent chez leurs voisins centrafricains (le Wanto des Gbaya et le Téré des Banda sont des prototypes de Sou).
b) Les derniers arrivés : Goulay de Dobo qui ont migré vers l’ouest jusqu’à Donomanga et Mouroum-goulay, Mouroum de la région de Laï-Doba, clan royal de Bédaya, Kaba-Démé de Kyabé qui n’avaient pas d’initiation quand ils sont arrivés un peu avant 1800 ; Ils ont tous « emprunté » une initiation aux voisins ; Les Goulay et les Mouroum aux Toumak (voir Kogongar) ; Les Sar de Bédaya aux Ngam-Télé ; Les Démé, aux Sar de Bédaya. Tous venaient du nord du Fitri ou du Guéra, pour échapper aux gens du Baguirmi ou du Ouadday.
            Il se peut, sans que nous en ayons la preuve décisive, que Ngambay, Mbay ou Ngam soient arrivés au Tchad depuis le Bahr-el-Ghazal nilotique, en passant par le sud, c’est-à-dire par la Centrafrique.




lundi 2 décembre 2019

LU POUR VOUS/RCA: Message de l'Archevêque de Bangui pour l'Avent 2019



MESSAGE
 de
S. Em Dieudonné Cardinal NZAPALAINGA,
Archevêque Métropolitain de Bangui,
aux hommes et  femmes de bonne volonté.
Chers frères et sœurs en Christ,
Et vous hommes et femmes de bonne volonté,

À vous tous, je souhaite la paix et la joie de notre Seigneur Jésus-Christ !

Aujourd’hui commence le temps de l’Avent riche en grâces, en significations et en figures. Comme figures, je voudrais mentionner le Prophète Isaïe et sa vision de la Paix cosmique[1]. La paix qu’apporte le Seigneur concerne tout l’univers. Je voudrais aussi évoquer Jean Baptiste dont la voix nous appelle à la conversion, attitude fondamentale caractérisant le temps de l’Avent. Et enfin, la sainte Vierge Marie, notre Mère, dont l’attitude gracieuse d’accueil du projet de Dieu nous est éloquemment missionnaire.
La découverte des différents sens du mot « Avent » peut nous aider à vivre dans la dynamique d’un si beau temps de grâce. Qui plus est, ils permettent de voir combien l’Avent et Noël qu’il annonce peuvent se référer à notre contexte particulier.
En effet, Adventus qui signifie « avènement » désigne le temps liturgique de préparation intérieure et extérieure à l’avènement de Jésus. Pour ce faire, il faudrait, conformément aux appels d’Isaïe puis de Jean Baptiste, rendre droits les sentiers intérieurs[2]. Saint Paul concrétise davantage cet appel en exhortant les Thessaloniciens à demeurer sans reproche dans l’attente du Seigneur[3].
Adventus comporte aussi le sens de visitatio, une visite : Jésus entre dans nos vies pour nous visiter. La visite ici peut aussi être envisagée au sens médical du terme : Jésus vient nous examiner et nous soigner. Cent vingt-cinq ans après avoir accueilli l’évangile, le Maître de la vigne vient s’assurer de la profondeur de notre attachement à sa Parole libératrice.

1.     Après 125 ans, qu’avons nous fait de l’accueil de la Bonne Nouvelle?

Frères et sœurs,
Jésus vient. Il vient habiter nos cœurs. Il vient demeurer chez nous. Il vient nous régénérer. Il vient apporter la lumière dans les situations qui nous caractérisent individuellement et collectivement. Jésus est le Roi qui vient habiter nos pauvretés pour nous manifester sa toute puissance : il vient s’établir dans notre pays qui a été douloureusement marqué par les récentes inondations.
L’Oubangui dont la crue aura causé tant de dégâts matériels et humains cette année fut aussi le canal par lequel, en 1894, les missionnaires spiritains vinrent nous annoncer la Bonne Nouvelle.
De façon positive, l’évocation des 125 ans d’évangélisation devrait nous permettre de rendre hommage à tous les hérauts, hommes et femmes, missionnaires religieux et laïcs qui ont tout donné pour que l’Evangile soit accueilli et vécu chez nous. Notre Eglise ne cesse de grandir : elle a enfanté un cardinal, des évêques, des prêtres, de nombreux religieux et religieuses, des laïcs consacrés, des catéchistes… Elle manifeste une ferveur de plus en plus grande. La réussite de la pastorale de l’autoprise en charge montre que nous commençons à mûrir en tant qu’Eglise et que nous sommes engagés à apporter notre part à l’édification du Corps du Christ. Bonne Nouvelle : en cette fin d’année, la nouvelle traduction du Fini Mbuki pourra parvenir aux confins de notre pays. Jésus-Christ pourra nous parler dans notre langue affermissant ainsi cette fraternité que seul son amour peut établir.
Après 125 ans de marche, notre jeune Eglise locale a été récemment honorée par le Pape François lorsqu’il a proclamé Bangui : la « Capitale spirituelle » du monde. Quelle grâce ! Cette capitale spirituelle du monde est abritée par ce continent même que le Pape Benoit XVI avait baptisé d’ « immense poumon spirituel  pour une humanité en pleine crise de foi et d’espérance.[4] » Merci Seigneur pour cette responsabilité que ta miséricorde nous accorde !
Cependant, comme le commente le Pape Benoit XVI, un poumon peut aussi tomber malade. Ainsi, après tout ce temps de marche, il nous faudrait regarder frontalement nos maladies voire toutes les entraves qui empêchent notre marche de correspondre au rythme de l’Esprit.
Ces entraves peuvent être aperçues dans cette dichotomie qui existe entre une ferveur si vibrante, une foule de plus en plus nombreuse dans les lieux de culte de nos différentes religions avec la qualité de vie que nous manifestons au regard de la situation sociale qui prévaut. 125 ans après l’évangélisation, mais quel marasme politique et socio-économique ! Notre foi devrait nous aider à discerner et à lutter contre les causes de notre engourdissement parfois si évidentes : la gabegie et la corruption parfois « normalisée », l’enrichissement allègre et illicite au vu et au su de tous et au détriment du pauvre dont le croupissement dans la misère n’inquiète personne, l’impunité, les attitudes stériles tels les palabres pour des questions d’héritage, la maltraitance des veuves, des veufs, des orphelins…
Avons-nous perdu le sens du péché alors que Jésus est avec nous ?  
Nos contemporains ont souvent manifesté leur inquiétude devant le fait que la classe dirigeante comporte autant d’anciens séminaristes que de serviteurs du Seigneur. Cela mérite sérieusement de nous questionner sur l’approfondissement de la foi dans nos cœurs, dans nos us et coutumes, sur la conscience que nous avons du fait d’être enfants de Dieu : que faisons-nous de notre foi en cette Parole qui est Parole de Vie et de libération, parole de charité et de justice ? Autrement dit, l’Evangile nous conduit-il a un souci réel de l’amélioration de la situation sociale de nos contemporains ? Cette Parole est en réalité un trésor inestimable, « vivante et efficace »[5] ; elle est ce levain[6] qui peut transformer positivement la pâte.
Au plan religieux, après 125 ans d’évangélisation, nous constatons le surgissement d’une piété populaire certes chaleureuse mais parfois si suspecte et inquiétante. Elle se caractérise par l’apparition et la croissance d’une mentalité de plus en plus magico-religieuse, par une soif du miraculeux et du surnaturel laquelle par le truchement de neuvaines, d’exorcismes mal orientés peut rendre vulnérable à la manipulation de pseudo leaders religieux. Le règne de l’irrationnel, de l’ésotérisme, du fanatisme ne font qu’accroitre la misère et la déresponsabilisation.
Dans un tel contexte, quel sens pourrait-on accorder à la perspective d’une prochaine visite de Jésus ? Il vient certainement nous inspirer de vivre authentiquement le baptême qui fait de nous des créatures nouvelles et des témoins de son amour et de sa miséricorde.

2. Le respect du créé

Frères et sœurs,
Adventus évoque aussi une présence. C’est cela même le cœur du mystère de Jésus : il est avec nous et accompagne notre marche jusqu’à son retour glorieux. Il nous appelle à vivre dans l’attente de ce retour en gardant nos lampes allumées[7], les lampes de l’espérance et de la charité.
Le fait que Jésus soit présent nous invite au discernement des signes des temps et à être des témoins de son Royaume au cœur de ce monde.
Réunie pour le synode pour l’Amazonie, l’Eglise a de nouveau repris le thème de l’écologie, du respect du créé et du rapport que nous devons entretenir avec la nature. Ce thème est d’actualité en Centrafrique où les débordements des eaux ont révélé nos mauvais comportements dans l’aménagement de la « maison commune »[8]. Du mauvais choix de nos dépotoirs, l’obstruction des caniveaux par nos déchets ménagers que le fleuve a ramené dans nos quartiers, la mauvaise installation de nos puits, de nos briqueteries artisanales à la destruction de nos forêts, l’exploitation frauduleuse du sous-sol au détriment de la population : que d’attitudes mortifères adoptons-nous, nous chez qui habite la Parole de vie !
Avons-nous un plan d’urbanisme ? Toutes ces maisons bâties sur les flancs de la colline de Gbazoubangui respectent-elles les normes établies ? Allons-nous passivement attendre les prochaines catastrophes pour réagir ?
Pourtant l’Avent est bel et bien un temps d’embellissement, de nos cœurs pour qu’y loge notre divin Roi, de nos églises pour que rayonne aux yeux du monde la splendeur de la vraie Lumière. Prendre concrètement soin de la « maison commune » serait aussi une sorte de « fiat » à l’harmonie de l’œuvre de Dieu.
Enfin, signes de cette présence stimulante, deux appels ont été récemment adressés, différents mais convergents : le mois spécial de la mission que nous avons célébré en Octobre 2019 et les résolutions prises lors des assises de la rentrée pastorale diocésaine. Nous avons nous-mêmes formuler les traits de la mission qu’il nous incombe d’accomplir dans ce pays où la question du vivre ensemble continue de se poser impérieusement au lendemain des accords de Khartoum et de Bangui : poser des actes concrets dans l’optique du dialogue interreligieux et de l’œcuménisme.
Demandons à Notre Dame de l’Oubangui, celle qui est reconnue bienheureuse parce qu’ayant cru en l’accomplissement de ce que le Seigneur lui avait dit[9], d’intercéder pour nous afin que nous soyons comblés des grâces de ce temps et que nous marchions dans la joie vers la célébration de la naissance de son Fils, notre Sauveur, amen !



[1] Cf. Is 11, 1-10.
[2] Cf. Is 40, 3 ; Mt 3, 3.
[3] 1 Th 5, 23.
[4] Benoit XVI, Homélie de la messe d’ouverture de la IIème assemblée spéciale pour l’Afrique du synode des évêques, 5 octobre 2009.
[5] Cf. He 4, 12 a.
[6] Cf. Mt 13, 33.
[7] Cf. Mt 25, 1-13.
[8] Expression du Pape François, in Laudato si, n° 1.
[9] Cf. Luc 1, 45 cité par le Pape François, Aperuit illis, n° 15.