samedi 31 décembre 2022

TCHAD : Pour quel Tchad rêvons-nous ? (par Pascal Djimoguinan)

 Chaque jour, il y a toujours quelque chose qui puisse saigner le cœur de ceux qui aiment le Tchad en vérité. Pour ceux qui veulent espérer malgré tout, les faits sont têtus et le restent. Y a-t-il un avenir pour le Tchad ? Sans doute faudra-t-il une boule de cristal pour voir l’avenir en rose.

A voir le Tchad, on a l’impression que toute la machine à destruction est mise en œuvre. Des tenants d’un nihilisme total sont à l’œuvre au Tchad. C’est comme si tout ce qui tenait à un avenir commun devait passer par un lessivage à l’acide fluorhydrique.

Systématiquement, tout ce qui unissait le pays est détruit. La politique qui se met en place est qu’il n’y a qu’un seul Tchad. En réalité, le non-dit du discours est qu’il y a un seul Tchad à deux vitesses. Cela signifie qu’une partie de la population serait constituée uniquement par ceux qui sont considérés comme les seigneurs et qui doivent régner et gouverner les autres qui ne sont que des valets.

Cette politique, présente depuis plus de quarante ans, a souvent changé de nom au début, pour ne pas éveiller des soupçons. Elle a été dénommée au début « géopolitique » et consistait, selon ses auteurs, à réparer une injustice sur le plan national en « éliminant » les cadres d’une région dominante pour les remplacer par ceux d’une autre région qui auraient toujours été défavorisés. Cette élimination a connu, au plus fort de son emploi, le nom de « Septembre Noir ». Aujourd’hui, on ne parle plus de géopolitique, mais on emploie plus pudiquement le terme de « remplacement numérique ». Il ne s’agit plus de compétence. Il s’agit ici, en réalité, de la transformation des postes de la fonction publique en héritage. Ainsi, Sans compétence, une personne peut remplacer son géniteur, décédé ou en retraite, au poste qu’il occupait. Comme cela vient après la politique géopolitique, il va s’en dire que la succession ne se fait qu’en faveur des régions dont viennent les gouvernants. Il s'agit d'un plafond de verre qui a été savamment construit et qui n'est pas prêt à s'effondrer.

Le danger au Tchad est que l’on vit en perpétuel régression. Nous prenons ici la régression dans son sens pleine psychologique. Selon Sigmund Freud, la régression est un mécanisme de défense inconscient, qui provoque le retour temporaire ou à long terme du moi à un stade de développement antérieur (au lieu de gérer des impulsions inacceptables de manière plus adulte.

Or nous savons qu’il y a des comportements qui sont associés à la régression et c’est là que ce trouve les dangers présents ou à venir pour le Tchad. Ces comportements dépendent du stade auquel il y a eu la fixation. Si c’est au stade oral, cela peut entraîner une alimentation excessive, un tabagisme excessif (vapotage entre autres) et/ou une agression verbale. Si la fixation est liée au stage anal, cela peut entraîner une propreté ou un désordre excessif.

Une fois que l’on sait cela, on n’est plus étonné des différents types de comportement des dirigeants. La gabegie, la prédation sexuelle et le népotisme ambiant viennent confirmer tout cela. On peut se dire que le pire est encore à venir.

Une question qui reste encore sans réponse est celle de savoir vers quel Tchad nous sommes en train d’évoluer. Est-il possible de construire une Nation dans ces conditions ? Petit à petit, les conditions d’un fédéralisme fort, soit d’une sécession se mettent en place.

Il est impossible de construire une Nation quand les citoyens ne sont pas considérés comme égaux. Il faut créer les conditions d’un vivre-ensemble qui ne fasse pas l’économie d’une égalité de tous devant les lois de la République et que la chance soit donnée à tous, non selon une quelconque ascendance, mais selon la compétence, à occuper les postes dans les rouages de l’Etat.

Le Tchad fait mal aujourd’hui, pourrait-il s’éviter le destin du Soudan ? Pour cela, la politique doit changer. Nous sommes au bord du gouffre ; si nous faisons encore un pas en avant, l’inévitable pourrait se produire.




samedi 24 décembre 2022

ESSAI : Du malaise des peuples africains francophones (par Pascal Djimoguinan)

 Nous assistons depuis quelque temps à des manifestations anti-français dans plusieurs régions dans l’Afrique subsaharienne francophone. Loin de n’exprimer qu’un malaise éphémère et de ce fait de ne manifester qu’un épiphénomène sans grande valeur, il s’agit, en réalité d’un ras-le-bol dont nous ne voyons encore que ce qui constitue la partie visible de l’iceberg. On gagerait beaucoup à s’arrêter sur ce « malaise » pour en analyser les causes et voir ce qu’il est encore possible de faire sinon, on ne s’arrêterait qu’à l’usage de palliatifs sans effet pour l’amélioration des relations franco-africaines.

Tout part d’une réalité qui n’est que l’arbre qui cache la forêt, la société des mercenaires russes présents sur le continent africain. Il faut reconnaître qu’il y a une grande partie du jeu géostratégique de la Russie cherchant à « prendre la place » de la France en Afrique francophone. Il est vrai que la Russie. Nous voyons, en effet, l’intensification de la coopération militaire en RCA et au Mali (On ne sait pas encore très bien de ce qu’il en est au Mali), une présence diplomatique plus forte qu’auparavant en Afrique et quelques aides sur le plan économique et industriel. Cependant, il serait naïf de croire que tout le mal vient de là. Il ne s’agit ici que de la goutte qui fait déborder le vase. Le problème a des racines plus anciennes et profondément plantées. Dès lors, il ne s’agit plus simplement de briser le thermomètre pour éradiquer la fièvre.

* Dans les profondeurs du malaise :

Comme nous l’avions dit, le malaise remonte très loin. On peut le faire remonter aux temps des indépendances. Celles-ci ont été mal préparées ou du moins mal négociées. Du coût la décolonisation n’a été que du leurre. La France n’avait accordé aux pays africains qu’une indépendance postiche. Il fallait à la France des voix à l’ONU et accorder les indépendances aux africains était pour elle une opération rentable. En plus des voix dont elle avait besoin, la France, par Jacques Foccart, continuait de diriger les pays africains à sa guise. Ce n’est pas étonnant que l’on ressorte aujourd’hui les accords secrets qui étaient les ficelles qui permettait à la France de manipuler la marionnette Afrique.

* Le malaise du Franc CFA :

Il est difficile de savoir exactement ce que la France a manigancé avec cette monnaie qui est commune à la majorité des pays africains ayant été colonisés par la France. Une chose est sûre. La souveraineté économique échappe aux Etats dits souverain, ayant en partage le franc CFA. En plus quelles sont les redevances qu’implique l’utilisation de cette monnaie. Quelle est la marge de manœuvre des Etats ? En plus, lorsque l’on voit que seuls les Etats francophones portent aux pieds ce qu’il convient de plus en plus à appeler un boulet, cela appelle à une réaction de fierté, voir de révolte que certains commencent à sonner.

* Le malaise d’une politique à géométrie variable pour la démocratie :

Si officiellement la France apparait comme le pays des droits de l’Homme et de la liberté, cela est très choquant pour beaucoup d’africains de voir qu’elle soutient des régimes qu’on peut qualifier de tout sauf de démocratique. La France perd donc sa crédibilité aux yeux de beaucoup d’africains en maintenant au pouvoir des hommes à sa solde qui ne respectent pas les droits de leurs citoyens et qui utilisent la répression sanglante pour rester au pouvoir.

Cette situation est arrivée à son paroxysme avec « l’exception tchadienne ». Alors que sur le plan international, les coups d’Etat sont condamnés, la France a soutenu et imposé le coup d’Etat au Tchad. Du coup, cette exception a servi de catalyseur pour les coups d’Etat dans la région.

La France a beau chercher à faire amende honorable ; pour de nombreux africains, elle ne fait que jouer au Tartuffe. L’heure n’est plus au discours, il faut passer aux actes. La France a beaucoup à perdre dans ce jeu si elle ne fait attention. Elle ne s’est pas rendu compte qu’elle a affaire à des adultes, échaudés par tant d’expériences malheureuses.

Aujourd’hui, si la France veut gagner le peu de crédibilité qui lui reste encore en Afrique, elle a intérêt à jouer franc jeu. Il ne lui sert à rien de continuer à soutenir des régimes illégaux et illégitimes.

Elle doit revoir toute sa politique, mettre tout sur table et discuter avec les africains pour un nouveau partenariat. Le plus difficile est de reconnaître qu’on a fait fausse route et qu’il faut rebrousser chemin. L’honnêteté intellectuelle est la marque des grands hommes et des grands Etats. Tout est encore possible au point où l’on est.




samedi 10 décembre 2022

LU POUR VOUS/MESSAGE DE NOËL 2022 DE LA CONFÉRENCE DES ÉVÊQUES DU TCHAD


« MARCHONS ENSEMBLE DANS LA VERITE »

 

« Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. » (Jn 18, 37).

Chers frères et sœurs dans le Christ,

Hommes et femmes de bonne volonté !

1. La fête de Noël est la célébration de l’événement joyeux de la naissance de Jésus, le Fils de Dieu. C’est lui, « la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde » (Jn 1, 9). Malgré les problèmes, nous sommes convaincus que les ténèbres de ce monde, bien qu’épaisses, peuvent retarder mais ne jamais empêcher cette Lumière de briller pour éclairer les hommes (cf. Jn 1, 5). Dieu donne à tous ceux qui accueillent cette révélation le pouvoir de devenir ses enfants (cf. Jn 1, 12) et la joie de vivre dans la paix comme frères et sœurs. Cependant, cette paix n’advient pas sur notre terre, sans un long et patient travail initié par des hommes et des femmes épris de justice et de vérité.

2. Dans notre Message de Noël 2021, nous avons invité tous les croyants, hommes et femmes de bonne volonté, à cultiver l’espérance. Cette espérance est ravivée chaque année par la célébration de la Nativité de Jésus. Cette année, nous vous adressons encore un message d’espérance mais centré sur la nécessité et la beauté de marcher ensemble dans la vérité. En effet, c’est le seul chemin qui peut nous conduire à la liberté, à la paix profonde et durable.

Qu’entendons-nous par vérité ?

3. Pour nous chrétiens, la vérité n’est pas une idée, mais une personne. Jésus lui-même s’est présenté comme « Chemin, Vérité et Vie » (cf. Jn 14, 6). En outre, il nous révèle que si nous demeurons fidèles à sa parole, nous connaîtrons la vérité et la vérité nous rendra libres (cf. Jn 8, 31-32).

4. Saint Paul nous invite à nous « Débarrasser du mensonge, et à dire la vérité, chacun à son prochain, parce que nous sommes membres les uns des autres » (Eph 4, 25). C’est ainsi que, dans la mission qui nous est confiée de défendre et de répandre cette vérité, nous prenons la parole, certes avec un peu d’audace, mais toujours dans le but d’être de véritables artisans de paix. En effet, « Qui fait des clins d’œil provoque des troubles, qui reproche avec franchise fait œuvre de paix » (Pr 10, 10).

I. LES OPPORTUNITÉS DE MARCHER ENSEMBLE DANS LA VÉRITÉ

La nécessité de marcher ensemble en Église

5. En vue de la célébration de la prochaine Assemblée Ordinaire du Synode des Évêques convoquée par le Pape François pour le mois d’octobre 2023, les Églises du monde entier ont été appelées à une phase préparatoire d’écoute et de consultation. La réflexion sur le thème du prochain Synode « Pour une Église synodale : communion, participation, mission » a été au centre de nombreuses rencontres dans tous les diocèses de notre Eglise Famille de Dieu qui est au Tchad durant l’année pastorale 2021-2022.

 6. Le mot « Synode » signifie « Marcher ensemble ». Un Père de l’Église, St Jean Chrysostome disait : « Église et Synode sont synonymes » parce que l’Eglise n’est autre que le « Marcher ensemble » du peuple de Dieu sur les sentiers de l’histoire à la rencontre du Christ Seigneur.

7. Beaucoup de personnes « ont éprouvé, chemin faisant, la joie de se rencontrer en tant que frères et sœurs dans le Christ, de partager ce que l’écoute de la Parole a fait résonner en elles et de s’interroger sur l’avenir de l’Église […]. Cela a nourri en elles le désir d’une Église de plus en plus synodale : la synodalité a cessé d’être pour eux un concept abstrait et a pris le visage d’une expérience concrète ; elles en ont goûté la saveur et veulent continuer à le faire. À travers ce processus, elles ont découvert que la synodalité est une manière d’être Église ; en fait c’est la manière » (Document de travail pour l’étape Continentale, n° 3).

8. Aussi, pour que l’Église devienne davantage communion et participation, elle doit travailler en synergie dans tous les domaines de sa mission. Laïcs, Religieux, Religieuses, Prêtres, Évêques et Pape doivent discerner de nouvelles routes pour ce « Marcher ensemble ». Marcher ensemble est un concept facile à exprimer en paroles, mais difficile à mettre en pratique pour annoncer fidèlement l’Evangile à toute l’humanité.

9. La communion entre pasteurs et fidèles pour le maintien, la pratique et la profession de la foi, dont nous avons pu faire une vive expérience cette année, peut devenir une force d’espérance capable de susciter, même en dehors des frontières de l’Église, le désir d’un véritable consensus dans tous les domaines de la vie pour une authentique renaissance de notre pays le Tchad.

Le dialogue, chemin du vivre ensemble

10. Le dialogue n’est pas un phénomène nouveau pour le peuple tchadien. Nos traditions considèrent l’arbre à palabres comme lieu de rassemblement, d’écoute mutuelle, de concertation et d’orientation pour organiser et promouvoir le vivre ensemble. Dans l’histoire récente de notre pays, nous rappelons l’organisation de la Conférence Nationale Souveraine (CNS) de 1993 qui a été une expérience d’écoute mutuelle, au moins, dans sa forme.

11. Après une trentaine d’années, le besoin de se retrouver au dialogue s’est fait sentir suite aux modifications de la Constitution issue de la CNS à des fins politiques. C’est ainsi qu’après la mort tragique du Président Idriss Deby Itno, le dialogue était une opportunité pour trouver des solutions aux problèmes du peuple tchadien. Ce désir d’aller au dialogue exprime la bonne volonté des fils et filles du Tchad de trouver un cadre idéal pour diagnostiquer dans un climat de fraternité et d’écoute mutuelle, tous les maux qui minent leur pays et empêchent son développement socio-économique, culturel et politique. Pour de nombreux tchadiens, le Dialogue National Inclusif et Souverain (DNIS) devait permettre, dans un débat franc et sincère, de jeter les jalons d’un Tchad nouveau, solide et démocratique.

12. A travers ce dialogue, le peuple tchadien voulait démontrer sa capacité de se rencontrer au-delà de ses diversités, de s’exprimer librement et de s’écouter. Pendant le déroulement du DNIS, des Tchadiens courageux, animés d’un fort sentiment patriotique, ont saisi cette occasion unique pour exprimer leur détermination et leur ambition de voir renaître un Tchad nouveau, dans lequel tous les Tchadiens bénéficieraient des mêmes droits et devoirs.

13. Comme la plupart de tchadiens, nous aussi, Evêques du Tchad, avons cru au DNIS et l’avons pris au sérieux. Pendant des mois, nous nous y sommes préparés à travers la prière et la réflexion. Nous y avons pris part puisque pour nous, « Le dialogue social authentique suppose la capacité de respecter le point de vue de l’autre en acceptant la possibilité qu’il contienne quelque conviction ou intérêt légitime. De par son identité, l’autre a quelque chose à apporter. Et il est souhaitable qu’il approfondisse ou expose son point de vue pour que le débat public soit encore plus complet. Certes, lorsqu’une personne ou un groupe est cohérent avec ce qu’il pense, adhère fermement à des valeurs ainsi qu’à des convictions et développe une pensée, ceci profitera d’une manière ou d’une autre à la société. Mais cela ne s’accomplit que dans la mesure où le processus en question se réalise dans le dialogue et dans un esprit d’ouverture aux autres » (Pape François, Fratelli tutti, n° 203).

14. Malheureusement, le caractère inclusif et souverain du dialogue n’a pas été respecté. De surcroit, la révision de la Charte de transition n’a pas été à la hauteur des espérances du peuple tchadien.

 II. LES MANQUEMENTS À LA MARCHE ENSEMBLE DANS LA VÉRITÉ

Au niveau de l’Église

15. Tout au long de la phase consultative du Synode, nous avons pris conscience des obstacles qui entravent notre « marche ensemble ». Nous avons relevé, en particulier, le manque d’écoute, les dérives autoritaires dans nos communautés chrétiennes, l’absence des réunions de concertation, l’individualisme, le manque d’engagement dans la vie de l’Église.

16. Les manquements à la correction fraternelle dans nos communautés font que la vérité se dit 3 à demi-mots par peur de représailles. Pourtant, Jésus nous invite explicitement à reprendre notre frère, s’il fait quelque chose de mal : « Si ton frère vient à pécher, va le trouver et reprends-le, seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère » (Mt 18, 15).

17. Par ailleurs, malgré le nombre important des femmes présentes et actives dans nos communautés, le poids de la tradition fait qu’elles sont moins écoutées et n’occupent que peu de place dans les instances décisionnelles. Jésus ressuscité nous montre la voie à suivre, par sa considération et sa confiance aux femmes en les envoyant annoncer la Bonne Nouvelle (cf. Lc 24, 1-12).

Au niveau des acteurs politiques, des gouvernants et de la société civile

18. Les manquements les plus préoccupants s’observent, surtout, chez les acteurs politiques et les gouvernants. Pendant une trentaine d’années, le pouvoir est confisqué et considéré comme un butin de guerre. Tous les moyens sont utilisés à cette fin : manipulation de la vérité, non-respect des lois de la République, clientélisme, achat de conscience, tout cela au détriment de la population qui continue à croupir dans la misère, à être victime des représailles et tueries.

19. Au lieu de s’attaquer aux vrais problèmes que sont notamment la mauvaise gouvernance, les injustices, les inégalités et le chômage, on préfère se voiler la face en déplaçant les causes des problèmes sur des terrains ethniques, régionaux et religieux. Les événements du 20 octobre dernier et leur exploitation sont une illustration de la manipulation de la vérité. Tout cela constitue un déni de démocratie et affecte la confiance du peuple envers ses dirigeants.

20. Nous constatons aussi que certains groupes de la société civile se laissent prendre au piège de la corruption et de l’avidité. Au lieu de poursuivre leurs objectifs premiers, ils les trahissent et perdent toute autonomie d’action en cédant aux facilités.

III. PASSER DE LA CULTURE DU MENSONGE À LA CULTURE DE LA VÉRITÉ

 21. Avec le psalmiste, nous voudrions vous inviter à passer de la culture du mensonge à celle de la vérité : « Seigneur, qui séjournera sous ta tente ? Qui habitera ta sainte montagne ? Celui qui se conduit parfaitement, qui agit avec justice et dit la vérité selon son cœur. Il met un frein à sa langue, ne fait pas de tort à son frère et n'outrage pas son prochain » (Ps 14, 1-3//Ps 15, 1-3). Cette parole du psalmiste, Jésus la confirme : « la vérité vous rendra libres » (Jn 8, 32).

Aux fidèles chrétiens

22. Toute la vie de Jésus est ainsi révélée comme l’avènement de la Vérité que l’Évangile déploie sous vos yeux. Votre attachement à Jésus, notre Sauveur, vous engage à combattre le mensonge sous toutes ses formes et dans tous les domaines de la vie, notamment sur le plan politique et socio-économique. C’est ainsi que nous pouvons adorer « le Père en esprit et en vérité » (Jn 4, 23).

23. Dans votre recherche de la vérité, le Seigneur ne vous laisse pas seuls, car il vous a consacrés dans la vérité (cf. Jn 17, 17-19). Par conséquent, vous êtes appelés par le Christ à lutter contre les ténèbres, en vivant comme les fils et filles de la lumière et en témoignant de la vérité. En vous comportant ainsi, vous rendez un immense service, non seulement à vous-mêmes, mais aussi à votre pays en rendant témoignage à celui qui vous a appelés « des ténèbres à son admirable lumière » (1P 2, 9).

Aux familles

24. La famille est le lieu par excellence pour l’accueil et la transmission de la vie ainsi que des valeurs humaines. Chers parents, nous vous invitons à transmettre les valeurs d’honnêteté, d’amour, de vérité et de respect de l’autre à vos enfants.

25. Pour faire face au danger du repli identitaire, créez des lieux de rencontre et d’éducation dans vos quartiers, paroisses et écoles. Ainsi, vous permettrez à vos enfants de grandir ensemble dans le respect de leur différence régionale, ethnique, religieuse et de construire l’avenir commun de la famille humaine.

Aux jeunes

26. Chers jeunes, nous savons que vous désirez un Tchad juste, uni et prospère. Mais vos aspirations légitimes sont continuellement réprimées et étouffées. Ayez confiance en Dieu qui ne déçoit pas et ayez confiance en vous (cf. Rm 10, 11). Ne vous découragez pas. Comme nous enseigne la Parole de Dieu, ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais soyez vainqueurs du mal par le bien (cf. Rm 12, 21). N’utilisez jamais la violence pour résoudre vos problèmes. Cherchez la voie de la non-violence. Cultivez les valeurs de fraternité, d’unité, de vérité, de courage, du travail bien fait et du progrès. C’est ainsi que vous collaborerez à l’œuvre créatrice de Dieu et au développement de notre pays.

Aux leaders religieux

27. L’homme de Dieu est pleinement dans son rôle quand il prie pour le peuple, quand il l’instruit et l’encourage. Il est aussi pleinement dans son rôle, quand il dénonce le mal (Cf. 2 Tm 4, 2). « Le culte sincère et humble de Dieu, écrit le Pape François, conduit non pas à la discrimination, à la haine et à la violence, mais au respect de la sacralité de la vie, au respect de la dignité et de la liberté des autres, et à l’engagement affectueux pour le bien-être de tous » (Fratelli Tutti, n° 282).

28. Conscients de notre rôle de « Collaborateurs de la vérité » (3 Jn, 8) et d’ambassadeurs du Christ pour la réconciliation (cf. 2 Co 5, 20), nous réitérons notre disponibilité d’offrir nos services pour toute démarche de réconciliation.

À la Société civile

29. La prise de position de certaines organisations de la Société civile démontre une volonté manifeste de défendre le droit des travailleurs, des consommateurs et des pauvres de notre société tchadienne. Alors que les problèmes socio-économiques s’aggravent, nous vous demandons de poursuivre vos actions. Continuez à vous mobiliser contre la cherté de la vie, l’impunité et l’absence d’alternance démocratique. Assumez pleinement votre rôle d’animateurs de développement, en étant une société civile indépendante, crédible et porteuse d’espérance pour l’avenir de la nation tchadienne. Continuez à entreprendre de manière légale des actions pour qu’un Etat de droit soit instauré au Tchad.

Aux acteurs politiques

30. Parlant de la politique, le Pape Pie XI disait aux universitaires : « La politique est la forme la plus haute de la charité ». La vraie politique ne peut se passer d’exigences morales. « Par rapport aux normes morales qui interdisent le mal intrinsèque, écrit le Pape Jean-Paul II, il n'y a de privilège ni d'exception pour personne. Que l'on soit le maître du monde ou le dernier des « misérables » sur la face de la terre, cela ne fait aucune différence : devant les exigences morales, nous sommes tous absolument égaux » (Veritatis splendor, n° 96).

31. Un leader politique doit être exemplaire dans le respect des normes. Cultivez en vous l’amour de la vérité pour gagner la confiance du peuple. Nous vous exhortons à toujours privilégier l’intérêt général de la nation.

Aux gérants des institutions de la Transition

32. Le rôle premier des gouvernants est d’assurer le bien-être du peuple. Un bon gouvernant est un homme de parole qui fixe des objectifs clairs et s’y tient. Mettez vos compétences au service de la nation et non au service de vos intérêts personnels et ceux de votre entourage. Prenez conscience que vous avez entre vos mains les rênes d’un des pays figurant parmi les plus pauvres de la planète et dans les derniers rangs de l’Indice de Développement Humain (IDH). Nous vous invitons donc à écouter la voix des hommes et des femmes, issue de la base de votre peuple et non seulement celle de votre entourage.

33. Les événements du 20 octobre dernier constituent une plaie ouverte au seuil de la seconde phase de la transition. L’exploitation de ces événements caractérisée essentiellement par le mensonge risque de conduire le pays dans le chaos. Aucune démocratie ne peut se construire en voulant éliminer toute opposition.

À la Communauté internationale et aux pays amis du Tchad

34. Nous sommes reconnaissants pour l’attention que la Communauté internationale et les pays amis portent à notre nation dans les moments difficiles de son histoire. Le rôle reconnu à la Communauté internationale est de promouvoir la paix et la solidarité entre les peuples.

35. C’est dans ce cadre que doivent s’inscrire vos interventions pour accompagner le peuple tchadien vers le développement durable en luttant contre la mal gouvernance et les injustices qui sont sources d’insécurité et du terrorisme.

36. Cependant, que votre attention ne s’arrête pas seulement au niveau des gouvernants, mais aussi au peuple qui souffre. Aussi, nous vous invitons à plus de cohérence et d’objectivité dans vos prises de position sur la situation du Tchad.

37. Chers frères et sœurs dans le Christ, hommes et femmes de bonne volonté, ce message est le cri de notre cœur de pasteurs pour qu’adviennent, dans notre pays, la vérité, la justice et la fraternité. Que l’Enfant Jésus, Soleil levant, illumine nos chemins nouveaux, notre chemin synodal et celui de la transition politique au Tchad !

Bonne fête de Noël et du Nouvel An 2023 à toutes et à tous

DJITANGAR GOETBE Edmond, archevêque de N’Djamena, président de la CET

Miguel Angel SEBASTIAN, évêque de Sarh

Rosario Pio RAMOLO, évêque de Goré

Joachim KOURALEYO TAROUNGA, évêque de Moundou

Martin WAÏNGUE BANI, évêque de Doba

Nicolas NADJI BAB, évêque de Laï

Philippe ABBO CHEN, vicaire apostolique de Mongo

Dominique TINOUDJI, évêque de Pala

mercredi 7 décembre 2022

La longue et progressive autonomisation de la femme tchadienne (par Pascal Djimoguinan)

 Notre réflexion sur la situation de la femme tchadienne aujourd’hui partira d’un problème de vocabulaire avant de s’étendre sur la progression que connait la femme tchadienne par rapport à son « être citoyen ». En parlant de la femme tchadienne, il y a un abus de langage qu’il faudra tout de suite corriger. Nous ne parlerons que des femmes originaires du Sud du pays dont nous sommes plus familiers de vécu. Il faudrait qu’une autre réflexion se fasse sur celle du Centre et du Nord du pays pour compléter le tableau que nous donnons.

1 Question de vocabulaire :

En voulant parler de la situation de la femme tchadienne, un problème de vocabulaire s’est d’emblée posé et il nous a fallu faire un choix.

- Emancipation : C’est le premier mot qui s’est présenté à nous. Il nous a paru très adéquat au départ mais nous l’avons rejeté parce qu’il nous donne l’impression d’exprimer un état fixe à atteindre.

- Libération de la femme tchadienne : Le deuxième mot qui s’est présenté est la libération de la femme. Nous aurions pu l’utiliser mais nous aurions été très vite rattrapés par l’actualité. Ce mot est chargé ; l’ombre du féminisme avec ses différents courants se profile. Il nous fallait un mot plus neutre, non parce que nous ne voulons pas nous engager, mais parce que nous voulons réfléchir en englobant toute la réalité.

- Autonomisation : Finalement nous avons préféré ce mot aux autres puisque d’abord cela son sens même, veut dire « se donner la loi », c’est-à-dire, avoir un comportement basé sur des règles choisies en toute liberté. En plus, ce mot donne l’idée d’un processus. Tout cela que ce mot a notre préférence dans cette réflexion.

2 L’autonomisation en question :

- Le parcours de la femme tchadienne pour écrire son autonomisation n’est pas un long fleuve tranquille. C’est un chemin escarpé sur lequel il y a des obstacles contre lesquels il a fallu et il faut s’y reprendre plusieurs fois avant d’avancer. Parmi les obstacles sur lesquels la femme tchadienne bute, il y a la tradition.

La tradition constitue un élément essentiel de la vie humaine. Malheureusement, elle fait parfois intégrer des attitudes et des comportements qui, en réalité, ne sont pas porteurs. Ainsi donc, la femme au Sud du Tchad a intégré que son développement normal doit se faire à l’ombre de l’homme. C’est comme si la maturité de la femme se fait grâce à un tuteur permanent. Cela a une incidence sur toutes les activités de la femme.

Enfant, elle travaille dans les champs des parents, puis mariée, dans celui de son mari. Elle ne peut donc pas gérer par elle-même le produit de son travail. Elle ne possède pas de grenier, si bien qu’elle faire le commerce, et elle le fait bien, mais elle le fait pour son père, pour ses frères ou pour son mari. Elle ne pouvait donc pas avoir une activité productrice de revenu pour son propre compte.

Cette conception de dépendance par rapport au mari était si forte qu’au début des indépendance, le salaire de la femme qui avait un emploi (elles étaient très peu nombreuses), appartenait à son mari, et elle ne pouvait pas en user comme elle le voudrait.

Avec l’indépendance, vers la fin des années 70 surtout, l’idée de l’émancipation de la femme tchadienne était à l’ordre du jour. Cependant, cette idée était comprise comme une chose qui se passe sous la tutelle de l’homme. La politique semblait lâcher du lest, mais en réalité, c’était une liberté contrôlée. L’émancipation se faisait pour autant qu’elle ne remettait pas en cause l’emprise de l’homme. Il faut signaler que cette idée se développait dans la même période où la politique de l’authenticité se mettait en place. Il fallait revenir à la tradition et cela se passait avec l’idée de la femme qui devait plier l’échine (dans le vrai sens du mot puisque, pour donner de l’eau à un homme ou pour le saluer, la femme devait s’asseoir respectueusement pour le faire…)

 - La rupture va avoir lieu involontairement pour l’homme. Ce sont les circonstances qui vont créer les conditions à cette autonomisation de la femme.

On peut situer la période de cette rupture en 1979. C’est l’année où ont commencé ce qu’on appelle pudiquement au Tchad, les événements. Avec la guerre civile en pleine capitale, la majorité de la population originaire du Sud du pays a dû se replier dans l’arrière-pays où elle a ses origines, donnant ainsi un sens politique à une appellation géographique : « La zone méridionale ».

Avec ce repli, et les salaires étant coupés, il a fallu réinventer toute l’économie ménagère. Ce sont les femmes qui ont pris la situation en main. Entreprenantes et vigoureuses, elles ont pris sur elles de faire bouillir la marmite. Ce qui a commencé comme une solution de circonstance, va changer toute la société. La femme va commencer à gagner son autonomie, d’abord financière, puis le reste suivra. Avec l’argent qu’elles arrivent à gagner, les femmes vont entreprendre dans tous les domaines. Elles auront d’abord une plus grande liberté pour leurs déplacements (le commerce exige des déplacements pour acquérir des marchandises) ; elles vont commencer à investir (achats de terrains, de champs, constructions de maisons). Disposant de moyens financiers, elles font payer la scolarisation de leurs filles…

En prenant leur autonomie physique, les femmes vont aussi gagner leur autonomie intellectuelle et pourront prendre des décisions avec plus de liberté.

Beaucoup plus de femmes vont être intégrées dans la fonction publique ; il y aura de moins en moins de métiers qui sont considérés uniquement comme masculins. Les femmes parviendront à se créer une nouvelle place dans la société. Ce qui leur était refusé, elles vont le prendre grâce à leur dynamisme et à leurs compétences.

Le long chemin de l’autonomisation de la femme tchadienne a commencé et elle continue. Le combat n’est pas fini. Il reste à acquérir d’autres droits dans la société et faire inscrire toutes les filles à l’école, éliminer le mariage précoce et toute violence faite à la femme. L’avenir peut être regardé avec optimisme car l’espoir est permis. Mais il ne faut pas dormir sur le laurier des combats déjà gagnés. Il faut rester vigilant.






dimanche 27 novembre 2022

Tchad : 28 novembre - la paix : De la simple célébration à la praxis (par Pascal Djimoguinan)

 Il est heureux qu’au Tchad, la journée du 28 novembre, jour de la proclamation de la République, ait été retenue depuis quelques années pour marquer un effort vers la paix : c’est la Célébration de la Journée de Prière pour la cohabitation pacifique et la concorde nationale.

            Il faut cependant s’arrêter un moment pour se demander ce que représente ce que l’on célèbre, pour ne pas courir le risque de galvauder que ce qui serait devenu une « métaphore éteinte », n’ayant aucun rapport avec la réalité.

            L’initiative était bonne. Chaque année, à cette date, les confessions religieuses se réunissent pour une prière œcuménique autour du président de la République à N’Djamena et dans les provinces, autour du gouverneur, du préfet ou du sous-préfet.

            Les origines de cette prière remontent très loin dans le temps. Déjà au temps du premier président de la République, monsieur Ngarta Tombalbaye, les festivités de  la journée du 28 novembre se sont transformées en une journée de prière et de méditation pour la paix au Tchad. Cela a connu une petite éclipse après lui. Quelques années plus tard, sur les initiatives de monseigneur Matthias Ngarteri, cette journée était consacrée à la prière pour la cohabitation pacifique et la concorde nationale.

            Année après année, la célébration de cette journée est entrée dans les mœurs sans qu’on ait vraiment pris le temps de faire une évaluation du chemin parcouru. Le réveil risque d’être brutal.

            Des événements récents exigent un droit d’éventaire :

- La répression sanglante des manifestations du 20 octobre nous interpelle. Qu’avons fait de notre projet de paix et de cohabitation pacifique ?

- Un rapport de l’ONU est très parlant à ce sujet : « En 2022, le bilan des tensions communautaires au Tchad indique une courbe ascendante par rapport à l’année dernière avec plus de 528 morts à la date du 9 octobre 2022 contre plus de 400 en 2021Selon le dernier décompte, au moins 36 cas de violences communautaires ont été rapportés dans le pays. Le Sud enregistre 56% des conflits communautaires (20 au Sud, 5 à l’Est, 5 au Lac, 5 au Centre et 1 au Nord), avec une forte proportion (90%) pour la gestion des ressources naturelles (conflits agriculteurs-éleveurs)[1]. »

            Une question taraude : Qu’a-t-on pris l’habitude de célébrer les 28 novembre au Tchad ? Les conflits entre éleveurs et agriculteurs vont en s’amplifiant. Les tensions communautaires sont exacerbées. Le vivre-ensemble n’est plus qu’un leurre

On a cru qu’il s’agissait simplement de prononcer des incantations magiques et de se croiser les bras, et la paix se ferait toute seule.

Il est normal que des religieux se réunissent pour prier pour la paix. Il est normal que les hommes politiques s’associent à cette prière. Mais jusque-là, les hommes politiques n’ont pas encore fait leur travail.

Il s’agit pour eux de passer à la praxis. Mettre en œuvre des activités et des comportements qui, dans le concret de l’existence, mettre en place la paix.

Il faut que les politiques prennent leurs rôles au sérieux car la paix est une culture et un comportement. Comment encourager cela ?

Les conflits éleveurs/agriculteurs ont lieu parce que des bœufs entre dans les champs pour les dévaster. IL faut commencer par là. Ce n’est pas sorcier. Il faut réinstaurer les couloirs de transhumance et interdire que des bœufs entrent dans les champs.

Prendre le temps de réfléchir sur l’élevage au Tchad. Est-on obligé de reproduire à l’infini le schéma de l’élevage ancestral ? La modernisation doit également toucher ce domaine. Pourquoi ne pas encourager le développement des ranchs ?

Si l’Etat est celui qui a le monopole de la violence (selon le mot d’Éric Weil), il doit mieux réguler la détention d’armes de guerre. Il n’est pas normal que des particuliers détiennent des armes. Ce n’est pas non plus normal qu’un militaire, hors de son service dispose d’armes de guerre. Il en va de la crédibilité de l’Etat pour que les armes de guerre ne se retrouvent pas dans la nature.

Il y aura beaucoup d’autres mesures à prendre mais nous avons déjà ici un début de solution.

Si les religieux font leur devoir dans la célébration de la Journée de Prière pour la cohabitation pacifique et la concorde nationale, l’Etat a également son devoir qu’il ne peut éviter sans risque de démission.

A la célébration, il faut ajouter la praxis pour que le Tchad puisse vivre en paix.

lundi 21 novembre 2022

LU POUR VOUS/ Lettre de l’Archevêque de N’Djamena sur la journée du 28 Novembre

 ARCHEVECHE DE N’DJAMENA

 

                                                                                   N’Djamena le 19 novembre 2022

ADN N° 132/22

Objet : Célébration de la journée de Prière pour la cohabitation pacifique

         et la concorde nationale.

 

A

TOUTES LES PAROISSES, VICARIATS, INSTITUTIONS

ET

ORGANISATIONS DE L’ARCHIDIOCESE DE N’DJAMENA

 

De commun accord avec les autres évêques de la CET, nous avons décidé d’observer la journée du 28 novembre 2022 comme une journée de réflexion et de prière dans toutes nos paroisses et vicariats.

Pour l’archidiocèse de N’Djamena, je demande à toutes les paroisses de célébrer l’Eucharistie de ce jour pour la PAIX AU TCHAD. Que cette eucharistie soit l’occasion de réfléchir devant Dieu sur « les souffrances actuelles du Tchad et leurs causes » et de supplier le Seigneur de nous prendre en pitié pour notre incapacité de nous accepter et de gérer ensemble notre pays. Je demande à tous les curés de soigner cette liturgie et de lui donner la forme et la durée convenables puisque la journée est fériée.

J’encourage toutes les initiatives allant dans le sens d’un approfondissement spirituel de cette journée et la possibilité de trouver un temps de partage ou de convivialité avec les familles éprouvées ou avec nos frères et sœurs des confessions religieuses différentes.

Je ne recommande aucun rassemblement, mouvement de groupes ou organisation en dehors des espaces paroissiaux. Que le désire de la paix dans nos cœurs, dans nos familles, dans la société et dans le pays soit au centre de nos prières et de nos initiatives.

Que le Seigneur vous bénisse.

 

                                                           + DJITANGAR Goethé Edmond

                                               Archevêque métropolitain de N’Djamena




mercredi 16 novembre 2022

Figure libre : Paroles et actes prophétiques, quelles suites ? (Par Pascal Djimoguinan)

             La grande question qui se pose à la société civile, notamment à l’Eglise est de savoir ce qu’il faut fait dans les cas d’injustice, de répression et de manquement grave aux droits humains. Si les réactions de la société civile semblent plus évidentes, il n’en est pas de même pour l’église, dont les actions ne doivent pas être prises pour partisanes. Comment donc, pour l’Eglise, ne pas se taire devant des situations d’injustice sans s’affilier aux partis politiques ?

            Une chose est claire : l’Eglise doit être prophétique et pour cela, en aucune façon tremper dans l’injustice, la corruption, la répression. Elle doit toujours être du côté des opprimés, des faibles et ne pas tolérer qu’ils soient exploités. Cependant il faut reconnaitre que la relation entre la « communauté civile » et la « communauté civile[1] » n’est pas aisée.

            Si l’Eglise doit poser des actions prophétiques, et elle doit le faire, comment faire pour que les choses ne se diluent pas et ne restent qu’au niveau des actions prophétiques ?

            Nous avons ici une question très importante qui mérite qu’on s’y arrête. Quelle est la suite à donner aux prises de position de l’Eglise, pour éviter qu’elles ne soient stériles ?

            Il faut avant tout sortir du schéma classique où les responsables doivent prendre la parole et les fidèles ne se cantonnent que dans le rôle d’apprécier les discours et d’attendre que les changements tombent du ciel comme la manne. Dès lors une prise de conscience est nécessaire. Chacun doit savoir qu’il doit mettre la main à la pâte pour que la construction d’un Etat de droit se réalise.

            Il faudra donc une formation des consciences. Nous retrouvons ici le rôle essentiel de l’éducation dans une société démocratique. Les consciences doivent se former à ne pas accepter l’inacceptable.

            La société doit connaître ses droits et être prêt à les revendiquer. Il ne faut pas accepter l’injustice sous prétexte que c’est la « volonté de Dieu ». La société doit donc, avec une conscience éclairée, être prête à des actions citoyennes pour revendiquer le droit et la justice.

            Un piège que le pouvoir utilise à bon escient est d’acheter des consciences, de retourner quelques personnes pour faire échouer des actions qui commencent à porter du fruit.

            Il faut arriver à créer une conscience commune afin de créer une solidarité qui puisse servir de rempart aux achats des consciences.

            Le pouvoir dispose des moyens économiques dont il n’hésite pas à user. Dès qu’il y a la moindre action, l’Etat menace de ne pas payer les salaires. C’est là où le bat blesse. Comment contourner cela. La réflexion doit également s’engager à ce niveau.

            Si une société prend l’habitude de ne penser qu’avec son ventre, tout réflexion deviendra pour elle superflue, et elle ne sera qu’une société d’esclaves. Il faut former les consciences afin que des prises de positions prophétiques soient suivies d’actions citoyennes. C’est à se prix qu’une société pourra barrer la route à toute dictature qui veut s’imposer à elle. Peut-être que la route est encore longue, mais plus tôt on la prendre, mieux cela sera !




[1] Pour utiliser des expressions de Karl Barth, Communauté chrétienne et communauté civile, Labor et Fides, Genève, 1958.



samedi 12 novembre 2022

TCHAD : Vers un changement de paradigme social ? (par Pascal Djimoguinan)



            Depuis les indépendances, le Tchad est en gestation sur le plan sociétal. Comment passer d’une organisation traditionnelle et rurale à une vie urbaine. Il suffit d’examiner la vie sociale pour voir comment il y a une oscillation entre la ville et le village.

            Pendant la colonisation et aux indépendances, dans la constitution des villes dites « modernes », les populations n’avaient pour images que celles de leurs villages qu’ils venaient de quitter. Alors, il fallait tout simplement reconstituer l’univers du village dans la ville.

            Dans cette reconstitution du village, les quartiers se peuplaient selon les affinités ethniques et culturelles. Ainsi à Fort-Lamy (puis N’Djamena), on pouvait avoir dans sa partie sud, les quartiers Sara Moursal, Nonsané, Dembé, Kamnda, etc ; dans la partie nord de la ville, on a Char abayin, Klemat, Mardjan daffack, Ambassana, Djambal Barh, etc…

            En même temps que les populations se regroupaient par affinité, les besoins de la vie moderne les rattrapaient tous dans le centre moderne de la ville où il y avait les bureaux de l’administration ainsi que le quartier administratif. Petits fonctionnaires et domestiques sortaient de leurs quartiers « indigènes » le matin pour aller travailler au centre de la ville ; mais, le soir, tout le monde se retrouvait dans son milieu indigène où on ne pouvait éprouver aucune nostalgie puisque tout était calqué sur le village.

            Ainsi, les funérailles, les mariages et les différentes festivités étaient célébrés de la même façon que dans les villages. L’homme Tchadien se revêtait le matin de sa veste moderne pour se rendre dans le quartier administratif mais dès l’après-midi, il retrouvait sa peau naturelle dans son milieu en regagnant son quartier.

            Une manière particulière de socialiser au village, était de se retrouver en groupe devant des calebasses de boissons locales. Au village, cela se faisait les jours de marché, aux célébrations des funérailles et des récoltes. Autrement, les hommes se retrouvaient sous les arbres du village où ils passaient le temps ensemble.

            Avec la vie moderne, il y aura un glissement qui se fera. Comme les exigences du travail étaient telles que le repos n’avait lieu que pendant le week-end, la population des villes, ne pouvant plus se regrouper sous les arbres « pour passer le temps », a pris l’habitude de se regrouper, soit dans les cabarets, soit dans les bars, selon les moyens financiers dont on disposait.

            La question qui se pose, et cela concerne les différentes villes du Tchad, est de savoir si cette manière de « passer le temps » est constructive, aussi bien sur le plan intellectuel que sur le plan économique.

            Ne faut-il pas un changement de paradigme dans nos villes ? Comment créer des plateformes de réflexions et d’actions, autres que les débits de boissons ? Il s’agit désormais de devenir des acteurs du développement à tout point de vue. Le défi se situe à ce niveau et la réflexion est ouverte.




samedi 5 novembre 2022

Tchad les mongos, une société patrilinéaire (par Pascal Djimoguinan)

             Au Tchad, les mongos, comme toutes mes autres ethnies du grand groupe Sara, sont une société patrilinéaire (i.e., la filiation est basée sur un type d’organisation sociale où l’ascendance paternelle prime). Nous allons voir ici quelques traits qui, de prime abord, sont imperceptibles mais qui en réalité gèrent toute la société.

            Les affaires les plus importantes sont gérées dans cette société, par le clan (il s’agit ici d’un groupe de personnes unies par un lien de parenté du côté paternel).

            Comment connaître les personnes du même clan ? Le premier point important à retenir ici est ce qui est appelé en mongo « Gəĺ kāgə̄ yo », littéralement traduit par sous l’arbre de la mort. En effet, lorsque dans un village il y a un décès, la place où doit être exposé le corps et où l’on doit se recueillir est régi par une loi tacite connue de tous. Ainsi, chaque clan à son arbre sous lequel sont organisées les funérailles de ses membres. Il peut arriver que les lieux se multiplient si le clan connait une grande multiplication de ses membres.

            Ce lieu des funérailles est le même pour les hommes aussi bien que les femmes. Bien que le mariage soit exogamique et que les femmes se retrouvent dans des villages quelquefois très éloignés, à leur mort, leur corps doit être ramené au village et le lieu de recueillement est leur « Gəĺ kāgə̄ yo ». Elles seront inhumées par leurs frères et non par leur mari.

            Dans les relations entre cousins et frères, ce qui joue est justement cette appartenance au clan. Il faut d’abord noter que les termes d’oncles et de tantes en français sont très équivoques. Chez les mongo, on utilise les termes d’oncle uniquement pour désigner les parents du côté maternel. Du côté paternel, on appelle indistinctement frères et les cousins du papa « pères ». Le terme de tantes par contre est réservé aux femmes du côté paternel. Les sœurs et cousines de la maman sont des « mères ». Ainsi quand les cousins sont parallèles, c’est-à-dire dont les parents sont de même sexe, ils utilisent la même appellation pour les parents (pères ou mères). Par contre, quand les cousins sont croisés (c’est-à-dire que les parents sont de sexe opposé), l’appellation n’est pas la même pour tous (Ce sont les oncles et les tantes).

            Entre les cousins parallèles du côté paternel, c’est-à-dire ceux ayant le même « Gəĺ kāgə̄ yo », la relation est une concurrence qui frise la rivalité. Il n’en est pas de même avec les cousins parallèles du côté maternel. Etant tous enfants des mères, les relations sont plus chargées de convivialité.

            On peut facilement comprendre que l’on est mieux traité dans le village maternel que dans le village paternel. C’est parce qu’il n’y a pas cette rivalité et n’étant pas du même « Gəĺ kāgə̄ yo » que les cousins du village maternel, on n’est pas impliqué dans les affaires de succession et d’héritages.

            La compréhension de ses relations peuvent aider à mieux comprendre les rapports que les mongo entretiennent entre eux.