mercredi 28 janvier 2015

Tchad : le culte des Jumeaux chez les Mbay (par Pascal Djimoguinan)



            Chez tous les peuples la gémellité a toujours été un phénomène fascinant (mysterium tremedum). Les jumeaux ont été craints, mis dans sanctuaires, quelquefois éliminés. Ce qui est pareil effraie. Le sud du Tchad n’a pas échappé à cela.  Autrefois,  il y avait un culte des jumeaux. Avec le christianisme, cela a disparu. Il est donc important de reprendre ici comment cela se faisait chez les Mbays. Nous reprenons ici l’étude du père Joseph Fortier dans le mythe et les contes de Sou en pays Mbaï-Moïssala).

            Chez les Mbay (la proportion est de un tiers dans les villages où l’influence des missions chrétiennes se faisait déjà sentir comme Dilingala et de deux tiers là où cette influence était nulle comme Dakou), les chefs de famille élèvent des autels aux jumeaux à l’occasion de la naissance de tous leurs enfants ; alors qu’ailleurs, on ne le fait que pour des vrais jumeaux. Il existe deux sortes d’autels aux jumeaux : autel des enfants, à droite de la porte de la hutte de la mère ; autel de la lignée agnatique, autour d’un arbre, à proximité du village et que nous appellerons, pour simplifier, autel des pères.
            Ces deux autels comportent toujours deux poteaux pour chaque personne, avec une entaille transversale, « la bouche » et une fourche, appelée curieusement le « Sou des Jumeaux », qui sert à déposer la nourriture contre les poteaux, lors des offrandes annuelles. L’autel des pères est plus complexe, car il comporte des autels secondaires : Ngorinda, un bâton allongé, posé sur une fourche, symbolisant l’activité de l’homme ; Kos, tois poteaux ronds, plus gros que ceux des jumeaux, symbolisant la houe et la culture.
            Le culte rendu aux jumeaux consiste essentiellement dans l’offrande des prémices, quatre fois l’an : prémices du mil rouge, ua, en décembre, après la récolte ; prémices du sésame, au mois de mars ; de l’huile de karité en juin ; du mil hâtif, goji, en octobre. Pourquoi ce culte rendu aux jumeaux mais pour tous les enfants ? C’est, sans doute, parce que, chez les Mbay, Loa et Sou, le dieu du ciel et le héros civilisateur, sont considérés comme des jumeaux, souvent même, comme le premier couple ayant à nouveau donné naissance à des jumeaux.
            Pour mieux comprendre comment s’articulent ces divers éléments – chefs de terre, société des revenants, culte des jumeaux – assistons chez les bétogə̀ de Brakaba, clan détaché des bat, à la fête de la récolte en décembre.
            C’est le soir, à la nouvelle lune ; l’apparition du mince croissant a été saluée par un grand vacarme, les ménagères frappent sur leurs marmites ou sur leurs calebasses pour appeler les morts. Le nouveau mil a été coupé et laissé en tas dans les champs. Tout d’un coup, la corne de guib retentit en plein village ; de la brousse, le chef des revenants répond en criant : yo-ou ! il appelle tous ses camarades initiés à la danse qui durera toute la nuit.
            Le lendemain matin, tous les da-kuoi-gə̀ vont à la chasse, chasse au feu et au filet, si les grandes herbes n’ont pas encore été brûlées. Ils rapportent un gibier abondant et varié : biches, antilopes, singes, rats. Ils consomment sur place une grosse pièce, le reste est expédié chez eux. Vers trois heures de l’après-midi, ils rentrent, font dansant le tour du village, puis se rendent au da-gaji, le terrain sacré. Le Nge-ra-kol-be part seul vers une hutte en branchages, élevée  à un carrefour, en l’honneur des mânes ; il donne trois coups de couteau de jet par terre, en se tournant successivement vers les points cardinaux et en les nommant : orient, couchant, nord et sud ; puis, il adresse une prière aux morts pour les remercier du mil nouveau qu’ils ont donnée, et leur demander d’éloigner tout malheur. Les da-kuoi-gə̀ s’approche, jettent des rameaux de verdure sur le lieu où se tenant l’officiant, et rentrent au village, où commencent ripailles et beuveries. Le lendemain, on ira ramasser le mil dans les champs. Avant cette fête, on ne pouvait consommer ni mil, ni moelle sucrée des cannes de sorgho ; à le faire on risquai de mourir.
            Huit ou quinze jours après, dans chaque famille, sera célébré le culte des jumeaux. Laissons la parole à un Bat de Sakala, l’adjudant Balaï, juge coutumier à Fort-Archambault (Sarh).
            Mes femmes ont repeint les poteaux des jumeaux avec de l’ocre rouge. Je vais couper du mil dans mon champ, plein un panier ; je vais chercher du poisson, de l’oseille, des pépins de bauhinia et parkia : mes femmes préparent dix à quinze boules de mil. Le premier jour, je fais l’offrande pour mes frères (à l’autel des pères) ; mes enfants portent les calebasses de nourriture sur leur tête, ils se mettent à genoux derrière moi. Je prends une fourche dans la main gauche ; de la main droite, je détache des morceaux de boule que je poserai sur chaque poteau et je prie ainsi :
« Jumeaux, je viens vous offrir la boule de mil ; faites que mes os soient bien forts ; faites de même pour mes enfants, pour mes femmes ; mes frères qui êtes morts, gardez-moi bien ».
Je mets de la boule sur les deux pointes de la fourche, et je la pose sur les poteaux ; même cérémonie pour chaque couple de poteaux ; même chose pour l’autel ngorinda, pour kos, etc.
Le deuxième jour, je recommencerai pour l’autel des enfants, et autant de fois qu’il sera nécessaire, à un jour différent pour chacune de mes femmes. Après la prière, je partage la boule de mil, j’en donne des morceaux à tous mes enfants, j’en mange moi-même ; ce qui reste est ramassé par mes femmes qui le consomment. Pour l’offrande du premier jour, à l’autel des pères, tous mes frères doivent être là ; en revanche, mes sœurs mariées ne viennent pas.
Bref, c’est le repas sacrificiel de toute la famille patrilinéaire étendu : ngue-ko-io-kə̀ra-be, « ceux-qui-mangent-chose-sacrée-ensemble »


lundi 26 janvier 2015

Tchad : les croyances avant le Christianisme (par Pascal Djimoguinan)



            Aujourd’hui, il devient difficile de retrouver ce que furent les croyances au sud du Tchad avant l’arrivée du christianisme. La plupart des vieux sont morts et les survivants ont de la peine à démêler ce qu’ils pensent être les croyances et ce qui vient en réalité du christianisme. Pour aider certains qui font des recherches mais n’arrivent pas à retrouver ces bribes, nous donnons ici ce qu’en disait le père Joseph Fortier dans l’introduction de son livre Le mythe et les contes de Sou en pays Mbaï-Moïssala, Classique africains, 1967.

            Au niveau des grand Dieux, tous connaissent un esprit bienfaisant, créateur des hommes, parfois dieu de l’orage et de la pluie ; toutefois, chez les Ngambay, ce dieu, partant connu, sefface devant Sou, le héros civilisateur. Il est nommé Luba ou Loa chez les Mbay ; Nuba chez les Madjingay et les Ngama ; Nuba kinda chez les Kaba de Kyabé, qui soulignent ainsi son rôle créateur : nuba kinda, « il façonne et il pose ». Partout, c’est un seul et même dieu, très vite assimilé à Allah, le dieu des musulmans, ou celui des chrétiens.
            A Loa-Nuba, dans tout le Moyen-Chari, est associé Kadə̀, dont le nom signifie « soleil » et qui donne la fertilité aux champs mais surtout la fécondité aux femmes. Les Madjingay disent Mbang pour désigner dans la vie quotidienne le soleil visible et réservent le mot Kadə̀ pour l’usage cultuel ; les Kaba disent Kadji. On ne rend pas de culte à Loa, car il est toujours bienfaisant, mais on rend un culte à Kadə̀, car il intervient dans l’activité des hommes et peut leur nuire, si on ne l’honore pas.
            A un niveau inférieur, Sou est le premier ancêtre, le héros civilisateur, qui a apporté aux Sara les semences, les outils, les armes, le feu et le secret de l’initiation. C’est un personnage ambigu : souvent, il a gâté ou détruit l’œuvre de Loa-Nuba. En dehors du Mythe, dans les contes, il apparait comme un farceur, un « trickster ». Nous ne parlerons pas ici des génies à force animale, ou logeant dans les arbres ; particulièrement nombreux chez les Ngambay, leur importance et leur rôle varient d’une tribu à l’autre.
Au niveau du culte familial, on trouve partout :
a.    Le culte des mânes : uma chez les Ngambay ; ma chez les Mbay ; badə̀ chez les Madjingay et les Ngama. Après le grand sacrifice de levée du deuil, chez les Mbay, on dresse, en dehors du village, une hutte en branchages pour les morts, kuji-ma-de-gə̀. Chaque année, dans l’endroit familial, au mois de Janvier, on fait une offrande de boule de mil et de poisson, accompagnée d’une prière pour les morts ; on n’élève pas d’autel permanent, à la différence des Madjingay.
b.    Le culte des jumeaux : Ndunga-je [Ngambay] ; Ndinga-gə̀ [Mbay, Madjingay et Ngama] ; Njunga [Kaba de Kyabé]. Seuls les Mbay de Moïssala pratiquent ce culte indifféremment à la naissance de tous leurs enfants, jumeaux ou non.


Lu pour vous/NIGERIA - Selon l’Evêque de Maiduguri, « Boko Haram pourrait conquérir l’ensemble du nord-est du pays avant la fin des élections »



Abuja (Agence Fides) – « Boko Haram a cherché à entrer dans Maiduguri par deux fois ces derniers jours : la première fois vendredi 23 et la seconde hier, Dimanche 25 janvier » déclare à l’Agence Fides S.Exc. Mgr Oliver Dashe Doeme, Evêque de Maiduguri, capitale de l’Etat de Borno, dans le nord du Nigeria, que les combattants de Boko Haram ont tenté de conquérir après s’être emparés d’autres villes du nord-est du pays. « Les guérilleros de Boko Haram ont été repoussés par les militaires et la milice civile qui défend la ville. Les combats ont été très intenses. Boko Haram a perdu plusieurs hommes mais des pertes seraient également à déplorer dans les rangs de l’armée. Pour l’heure, le calme semble être revenu à Maiduguri » déclare à Fides Mgr Doeme, qui précise se trouver en visite pastorale à Damaturu – capitale de l’Etat de Yobe dont le territoire fait partie de son Diocèse – même si ses collaborateurs le tiennent constamment informé de la situation à Maiduguri. « Nous nous trouvons à un moment très dangereux et difficile » poursuit l’Evêque. « Nous risquons de voir Boko Haram conquérir l’ensemble du nord-est avant la fin des élections, à moins que n’interviennent des troupes étrangères » déclare Mgr Doeme, faisant référence aux élections présidentielles qui se tiendront à la mi-février et à la coordination des actions militaires des pays riverains contre Boko Haram conduite par le Tchad après les dernières incursions des extrémistes nigérians au Cameroun et la prise de la base de la force internationale de Baga, sur les rives du lac Tchad . « La situation est très complexe et les premières victimes sont les civils innocents » conclut l’Evêque de Maiduguri qui laisse entendre qu’existent des « saboteurs » et des complices à l’intérieur de l’armée nigériane, lesquels favorisent l’avancée de Boko Haram pour des motifs politiques. (L.M.) (Agence Fides 26/01/2015)

dimanche 18 janvier 2015

Tchad : les Sao vainqueurs de la Can 2015 ?



            Encore une fois comme tous les deux ans, les meilleurs équipes de football du continent africains se retrouvent pour  la fameuse Coupe d’Afrique des Nations. Ce stade des finales qui aurait dû avoir lieu au Maroc a été, à cause de l’épidémie Ebola et des complications qui ont suivi, s’est transposé en Guinée Équatoriale. Pendant que les différentes équipes s’affrontent pour arriver à la finale, le vainqueur est sans doute déjà connu : ce sont les Sao du Tchad, version forces armées qui ont ravi la vedette en s’engageant dans la lutte contre le terrorisme islamiste de Boko Haram au Nigeria et au Cameroun.
            Encore une fois, pendant que les autres pays africains se font connaître par le sport, le Tchad dont l’équipe nationale a été éliminée dès la phase éliminatoire de la compétition, se fait connaître par son armée.
            La situation militaire était devenue préoccupante depuis quelque temps au Nigeria et au Nord du Cameroun à cause des victoires répétées de Boko Haram et de ses menaces qui se faisaient de plus en plus pressantes. Sans doute encouragée par le peu de résistance qui lui est opposé, la secte islamiste devenait de plus en plus téméraire. Elle ne semble plus rien craindre et la question qui était sur toutes les lèvres était quelle serait la prochaine cible. L’abomination de la désolation semble avoir été atteinte depuis le samedi 3 janvier lorsque la secte a lancé une attaque pour conquérir la ville de Baga. Selon Amnesty International, « des centaines de personnes ‘voire plus’ ont péri dans l’attaque. Ce carrefour commercial de la région est devenu un vaste cimetière à ciel ouvert.
            Dans un élan de solidarité, sans doute non sans intérêt (puisque le Tchad est lui-même menacé), le Tchad a décidé d’envoyer ses militaires pour aider le Cameroun à combattre les islamistes nigérians de Boko Haram. Une première chose, et non des moindres, que Bako Haram aura réussi, c’est d’avoir créé contre elle l’unanimité. Unanimité dans l’hémicycle tchadien (ce qui est rare), l’unanimité de la population, l’unanimité au Cameroun.
            L’armée tchadienne, habituée aux nombreuses guerres que le pays a connu semble être bien entrainée et bien équipée, à même de contrer l’avancée des islamistes de Boko Haram, voir à les vaincre. Les choses se mettent donc en place pour un affrontement qui ne va pas tarder à avoir lieu. Le Tchad a déjà envoyé des blindés au Cameroun. Il faut dire que cette Can d’une autre nature a commencé.
            Il ne faut pas cependant se réjouir trop vite de l’intervention du Tchad pour lutter contre les djihadistes de Boko Haram. On ne peut pas tout le temps tenter de résoudre un problème structurel par des moyens conjoncturels. Pourquoi est-ce que les armées des autres pays ne peuvent pas contrer les gens de Boko Haram ? Le même problème qui s’était posé au Mali revient aujourd’hui dans les frontières du Nigeria. Il faudra trouver une solution afin qu’aucune secte djihadiste ne puisse allumer un nouveau foyer de tension en Afrique. Ensuite, il faut voir comment résoudre les problèmes de pauvreté qui poussent des désœuvrés et des gens pauvres dans les bras des fondamentalistes.



vendredi 16 janvier 2015

Lu pour vous/ NIGERIA - De l’urgence d’une assistance médicale au profit des survivants des attaques de Boko Haram



Baga (Agence Fides) – Quelques jours après la plus sanglante attaque de ces cinq dernières années du groupe islamique Boko Haram contre la ville de Baga, dans le nord du Nigeria, une équipe de Médecins sans frontières (MSF) offre actuellement une assistance médicale aux survivants s’étant réfugiés dans la ville de Maiduguri. Parmi les survivants, certains sont soignés à l’hôpital de la ville où ils reçoivent les soins des équipes du Ministère de la Santé alors que 5.000 autres se trouvent dans un camp d’évacués sis lui aussi dans la ville et connu sous le nom de « teacher village » (le village du professeur NDT), d’autres encore étant répartis sur les rives du lac Tchad.
Dans un communiqué envoyé à l’Agence Fides par l’ONG, on peut lire que de nombreux survivants se trouvent encore dans la zone de Baga, se cachant afin de fuir la violence. Après avoir évalué les besoins urgents, MSF a fourni de la nourriture, des médicaments et des fournitures médicales au centre médical du village qu’il soutiendra en s’occupant surtout de la santé des femmes enceintes et des enfants, particulièrement vulnérables. A Maiduguri également, la situation est tendue, suite à l’attaque suicide contre le marché de la ville perpétré le 10 janvier et dans le cadre duquel 20 personnes ont trouvé la mort. Selon le directeur des opérations au Nigeria, au cours de ces quatre dernières années, la situation a gravement empiré dans le nord-est du Nigeria.
La radicalisation de Boko Haram et son changement de stratégie, avec l’occupation de villages et de villes, les enlèvements de masse, la création d’un califat, pourront comporter de nouvelles évacuations, des problèmes de santé publique, en particulier en termes d’épidémies, ainsi que des difficultés à fournir une assistance médicale à la région. Aujourd’hui, le pays compte entre 800.000 et 1,5 millions d’évacués provenant en majorité du nord-est du pays. MSF, qui travaille au Nigeria depuis 2004, dispose d’une base permanente à Maiduguri depuis août 2014, sachant que, de septembre à décembre de l’an passé, elle a traité une épidémie de choléra, soignant 6.833 patients. Environ 40% d’entre eux vivaient dans des camps d’évacués.
 On estime à quelques 500.000 le nombre des évacués présents dans la zone de Maiduguri dont 400.000 dans la ville. Par ailleurs, 90% des personnes vivent à l’intérieur de la communauté alors que 10% se trouvent dans des camps créés depuis juillet dernier. Les personnes évacuées ont besoin en premier lieu de nourriture, d’abris et naturellement de l’accès à l’assistance médicale. Ont également été enregistrés des épisodes de violence à l’encontre des femmes et des enfants. Jusqu’ici, le gouvernement nigérian et la communauté ont supporté, au moins en partie, les évacués en répondant à leurs besoins. Dans les centres de santé de 8 camps d’évacués de Maiduguri et de Biu, MSF offre chaque semaine en moyenne 850 consultations médicales, surtout à des patients atteints de paludisme, de diarrhée et d’infections respiratoires. De 4 à 6% des enfants visités sont gravement malnutris et, souvent, des dizaines de victimes de traumatismes ou de violences demandent à être traités. (AP) (Agence Fides 16/01/2015)