mercredi 17 décembre 2014

Afrique : vers un nouvel humanisme UBUNTU (par Pascal Djimoguinan)



            Le terme Ubuntu est plus connu comme un système d’exploitation libre dans le domaine informatique. Il est aussi connu comme une famille de polices d’écriture. On parle également sur le plan commercial d’Ubuntu Cola qui est un soda d’origine britannique certifié commerce équitable. Mais ne réduire Ubuntu qu’à cela serait le trahir car le concept exprime quelque chose de plus grand. Très connu en Afrique australe, Ubuntu est quasiment ignoré en Afrique francophone. Il est temps de réparer cette injustice.
            Une grande partie de la population africaine est constituée de peuples bantous, ayant quelques traits communs tant sur les plans linguistique, culturel que social. La particularité linguistique de ces peuples et qu’ils ont en commun le radical « ntu » pour exprimer tout ce qui se rapproche du concept « anthropos », homme dans son sens générique en tant qu’il désigne la personne humaine. La particularité des langues bantoues est qu’à ce radical, on joint des préfixes pour exprimer nombre et des concepts de plus en plus englobant ; on peut ainsi avoir muntu, bantu, etc.
            Le mot Ubuntu vient du Zoulou (une tribu bantoue d’Afrique du Sud). Ce concept unit donc à la fois les concepts « d’humanité » et de « fraternité ». En français, on le traduirait d’avantage par le concept « d’humanisme » dans le sens où on place l’homme au-dessus de toutes les autres valeurs. Ainsi, Ubuntu se définit comme « la qualité inhérente au fait d’être une personne parmi d’autres personnes. »  Pour comprendre ce concept, il faut prendre en compte le proverbe zoulou : « Umuntu ngumuntu ngabantu », ce qu’on pourrait rendre par « Je suis parce que nous sommes. » Le concept exprime l’idée que l’individu existe par la communauté qui le constitue et le reconnaît comme tel.
            Le fortune du concept Ubuntu vient du contexte historique de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, lorsque la Commission vérité et réconciliation (1995), menée par monseigneur Desmond Tutu, a tenté par une solution originale de régler des problèmes d’injustice avérée de plusieurs années. C’était mettre en action le « besoin d’ubuntu » énoncé dans la Constitution de 1993.
            Monseigneur Desmond Tutu, auteur d’une théologie ubuntu de la réconciliation, disait justement : « Quelqu’un d’ubuntu est ouvert et disponible pour les autres, dévoué aux autres, ne se sent pas menacé parce que les autres sont capables et bons car il ou elle possède sa propre estime de soi – qui vient de la connaissance qu’il ou elle a d’appartenir à quelque chose de plus grand – et qu’il ou elle est diminué quand les autres sont diminués, quand les autres sont torturés ou opprimés. »
            Barak Obama a fait recours au concept dans son fameux discours lors des funérailles de Nelson Mandela le 10 décembre 2013 : « Et enfin, Nelson Mandela comprenait les liens qui unissent l’esprit humain. Il y a un mot en Afrique du Sud – Ubuntu un mot qui incarne le plus grand don de Mandela, celui d’avoir reconnu que nous sommes tous unis par des liens invisibles, que l’humanité repose sur un même fondement, que nous nous réalisons en donnant de nous-mêmes aux autres et en veillant à leurs besoins. Nous ne saurons jamais jusqu’à quel point ce sens était inné, ou bien forgé dans une cellule de prison, sombre et solitaire. Mais nous nous souvenons de ses gestes, grands et petits – comme le jour de son investiture, où il a accueilli ses geôliers en invités d’honneur, le jour encore où il a revêtu le maillot des Springbok à un match de rugby, ou lorsqu’il a transformé le chagrin de sa famille en lançant un appel à la lutte contre le VIH/sida – autant de gestes qui avaient révélé la profondeur de son empathie et de sa compréhension. Non seulement il incarnait l’Ubuntu, mais il avait aussi appris à des millions d’autres à découvrir cette vérité en eux. Il fallut un homme comme Madiba pour libérer non seulement le prisonnier, mais aussi le geôlier ; pour montrer que nous devons faire confiance aux autres afin qu’ils puissent nous rendre la pareille, pour apprendre à tous que la réconciliation ne signifie pas seulement ignorer un passé cruel, mais aussi y faire face en le contrant par l’inclusion, la générosité et la vérité. Madiba changea les lois autant qu’il changea les esprits. »
            Ce qu’on appelle habituellement « La solidarité africaine », une fois conceptualisé, prend les tournures de l’Ubuntu. Plus qu’un concept, Ubuntu exprime toute une vision du monde. C’est une forme d’humanisme qui appelle tous les hommes et toutes les femmes de tous les pays à un changement de comportement et à une posture juste par rapport à tout ce qui est humain. Tout comme l’Ujamaa en Tanzanie, Ubuntu est un humanisme philanthrope. La réponse au libéralisme sauvage qui traverse le monde aujourd’hui viendra sans doute de l’Afrique.


vendredi 12 décembre 2014

GUILLAUME AMO, un philosophe africain au XVIIIème siècle (par Pascal Djimoguinan)



            Pour Beaucoup, l’Afrique au XVIIIème siècle semble être, selon le mot d’un écrivain, le continent ténébreux. Très peu de personnes savent qu’à cette période, il y avait un africain d’une grand envergure capable d’une pensée solide. Il s’agit du bien nommé Antoine Guillaume Amo (connu comme Antonius Guilielmus Amo).
            Guillaume Amo est né vers 1703 à Axim, à l’extrême sud-ouest de l’actuel Ghana. A l’âge de 3 ans, il sera emmené en Hollande et offert en cadeau au Duc de Wolfenbüttel. Il semble avoir être très bien traité dans cette famille car il ne tarira pas d’éloge pour cette famille. Le jeune homme fut baptisé en 1708.
            Guillaume Amo sera à l’Académie Ritter de Wolfenbüttel de 1717 à 1720 ; ensuite, il sera à l’Université de Helmstedt de 1721à 1724. Le 9 juin 1727, il s’inscrit à l’Université de la Halle pour étudier le Droit. Il publiera en 1729 sa première thèse, en latin,  intitulée De jure Maurorum in Europa (Sur le droit des noirs en Europe) ; c’était sous la direction du Doyen de la Faculté de Droit Johan Peter von Ludewig. Après cela, il s’inscrira à l’Université de Wittenberg, le 2 septembre 1730, pour étudier la psychologie et la médecine sous la direction de Martin Gotthelf Loeschner. Il reçoit la même année le titre de Maître en philosophie et dans les arts libéraux. Il pourra ainsi enseigner dans cette université tout en préparant sa seconde dissertation qu’il défendra en 1734 sous le titre de « De humanae mentis apatheia seu sentionis ac facultatis sentiendi in mente humana absentia et earum in corpore nostro organico ac vivo praesentia » (De l’apathie de l’âme humaine ou de l’incapacité de l’âme humaine de sentir, et de l’absence de faculté de sentir en elle, alors que notre organisme possède ces qualités).
            Selon l’usage, le président de l’université, à l’occasion de cette soutenance de thèse fit un bref hommage à Amo et à son travail. Guillaume restera encore deux ans après sa thèse à l’Université de Wittenberg où il a continuera d’enseigner la philosophie et de prendre part au débat philosophique du moment. Il sera d’ailleurs qualifié de chef de fil de wolffiens. Finalement, il partira pour Halle, après le décès de son ami et ancien professeur Martin Gotthelf Loeschner. Il trouvera là trois amis, le juriste, philosophe et historien Johan Peter von Ludewig, le professeur de jurisprudence Justus Henning Boehmer, le professeur de médecine Friedrich Hoffman. Amo publiera un ouvrage qu’il va dédier à ses trois amis et qui aura pour titre « Tractatus de arte sobrie et accurate philosophandi »,  dont la traduction en frainçais est « Traité de l’art de philosopher avec simplicité et précision. »
            En juillet 1739, la candidature de Guillaume Amo à un poste de professeur a été acceptée à l’Université d’Iéna. C’est désormais là qu’il va séjourner jusqu’à son retour en Afrique en 1747. C’est dans sa ville natale, Axim, qu’il mourra.

jeudi 11 décembre 2014

Tchad : Parler du centenaire de la 1ère guerre et oser parler de l'autre (par Pascal Djimoguinan)



            Alors qu’on fête le centenaire de la première guerre mondiale et qu’on parle de la seconde, il serait bon de faire mémoire de cela en rappelant le rôle et la place que le Tchad y a pris.
            Pour rappel, le Tchad faisait partie des pays de l’Afrique centrale sous la France qu’on appelait A.E.F. (Afrique équatoriale française) par opposition aux pays de l’Afrique de l’Ouest appelés A.O.F. (Afrique Occidentale Française).
            Parler de la 1ère guerre mondiale dans l’A.E.F, c’est surtout parler des frontières. Jusqu’à la guerre, la frontière de l’AEF avec le Cameroun allemand n’a pas été fixe. Les allemands étaient de Douala jusqu’à Kousseri. Au Moyen-Congo, la France possédait la Haute Sangha, Nola et les vallées de la Lobaye et de la Pama, mais en 1911, la France, dans un compromis, cèdera à l’Allemagne la Haute Sangha et la Lobaye. En contrepartie, la France recevra le « Bec de Canard de la région Logone-Bas Chari.
            C’est donc avec cette rancœur que la France commencera la guerre dans l’A.E.F. En 1916, ce sera la conquête de totale du territoire allemand par les troupes franco-britanniques.  La ville de Douala était tombée dès le 16 septembre 1914 ; il en sera de même pour Kousseri et Mora, mais il faudra attendre le 1er janvier 1916 pour les colonnes anglaises et françaises des généraux Dobell et Aymerich s’emparent de Yaoundé. En mars, le colonel Allemand Zimmermann s’enfuira avec ses troupes en passant par la Guinée équatoriale. La France recevra alors comme prix de sa victoire les territoire de la Haute Sanga et la Lobaye qu’elle avait perdu en 1911, ainsi que la presque totalité du Cameroun grâce à l’accord du 14 mars 1916.
            Cela ne fut qu’un bref répit car les hostilités allaient reprendre en 1939 jusqu’à 1945. Sous la poussée Nazi, la France avait capitulé. Cela a conduit à l’armistice du 18 juin 1940. Ce même jour, le Général de Gaulle lançait sont fameux appel de Londres, appelant à la Résistance et créant du coup la France-libre.
            Il faut dire que la Tchad a été le premier, en A.E.F., à répondre à l’appel du Général. Le gouverneur Félix Eboué prit langue avec Londres dès le 2 juillet et le 24 août, deux envoyé du Général de Gaulle atterrissaient à Fort-Lamy. Le 26 août, le Tchad proclamait son ralliement à la France-Libre. Le 27 août, le Cameroun se ralliait à son tour après le débarquement du Colonel Leclerc. Un envoyé du Général de Gaulle, le colonel Larminat, occupa sans effusion de sang le palais du Gouverneur Général de Brazzaville le 28 août. Ces trois journées (26, 27 et 28 août) furent appelées les « Trois Glorieuses ». Le Gabon ne suivra le pas qu’en Novembre 1940.
            Des bataillons vont se former pour commencer la libération de la France. Il faut dire que les troupes africaines ont pris une part très importante dans les victoires en Afrique du Nord. Elles prendront, sous la direction du Colonel Leclerc Mourzouk et Kouffra et d’autres villes. Les troupes du Tchad ont apporté une très grande contribution à ces victoires ; elle ont d’abord soutenu les anglais en Egypte et en Erythrée en 1941 avant de faire leur jonction à Tripoli avec la XIIIème armée britannique. Elles prendront part au débarquement en Italie et à la libération de la France et enfin à l’occupation de l’Allemagne.
            Il suffit de rappeler cette fameuse chanson qui a bercé notre enfance :
MARCHE DE LA 2°DB
Marche officielle de la Division Leclerc (2ème Division de Blindés)
Après le Tchad, l’Angleterre et la France
Le grand chemin qui mène vers Paris,
Le cœur joyeux tout gonflé d’espérance
Ils ont suivi la gloire qui les conduit.
Sur une France, une croix de Lorraine,
Ecusson d’or qu’on porte fièrement,
C’est le joyau que veulent nos marraines,
C’est le flambeau de tous nos régiments.
REFRAIN:
Division de fer
Toujours en avant
Les gars de Leclerc
Passent en chantant.
Jamais ils ne s’attardent
La victoire n’attend pas,
Et chacun les regarde
Saluant chapeau bas.
Division de fer,
Toujours souriants
Les gars de Leclerc
Passent en chantant
D.B. vive la deuxième D.B.
Ils ont vécu des heures merveilleuses
Depuis Koufra, Ghadamès et Cherbourg.
Pour eux Paris fut l’entrée glorieuse
Mais ils voulaient la Lorraine et Strasbourg,
Et tout là-haut dans le beau ciel d’Alsace
Faire flotter notre drapeau vainqueur
C’est le serment magnifique et tenace
Qu’ils avaient fait dans les heur’s de douleur.
Ils ont connu des brunes et des blondes
Dans les pays qui les ont vus passer
Mais dans leur cœur un seul amour au monde
Notre pays qu’ils viennent délivrer.
C’est pour eux tous dans un doux coin de France
La fiancée qui attend le retour,
Elle oubliera tous les jours de souffrance
Quand la victoire lui rendra son amour.
Au coin du feu dans la paix radieuse,
Très fièrement auprès de leurs enfants
Ils conteront l’histoire merveilleuse
Des bataillons de notre régiment
Gars de Leclerc sera le mot de passe
Qui groupera la poignée de Français
Disant « malgré » quand la défaite passe
« Restant debout, ne se rendant jamais ».

mercredi 10 décembre 2014

Zimbabwe, la démocratie par le vide (par Pascal Djimoguinan)



            Selon la mythologie grecque, Cronos, fils d’Ouranos (le Ciel) et de Gaïa (la Terre), va obéir à sa mère et emasculer son père qui tenait tous ses fils prisonniers. Il prendra ainsi le pouvoir et épousera sa sœur Rhéa mais vivra avec la malédiction de son père selon laquelle il sera lui aussi détrôné par son propre fils. Pour éviter la réalisation de cette malédiction, Cronos engloutit ses propres enfants : Hestia, Déméter, Héra Hadès et Poséidon passeront par-là. Lorsque naîtra le dernier, Zeus, Rhéa, sur les conseils de sa mère Gaïa, le cachera pour le remplacer par une pierre que Cronos avalera immédiatement. Quand arriva le moment, Zeus accomplit la prophétie en renversant son père.
            Au Zimbabwe, on est arrivé à une nouvelle étape dans la guerre de succession à Robert Mugabe. La vice- présidente Joice Mujuru qui était vue comme la probable  héritière du vieux leader vient d’être démis de ses fonctions. Cela n’est que le couronnement d’une opération qui avait commencé depuis longtemps. La semaine dernière le Comité central du parti Zanu PF qui venait de reconduire à sa tête Robert Mubabe avait en même temps exclu Joice Mujuru de son sein le 8 décembre 2014.
            Madame Joice Mujuru est la veuve d’un ancien compagnon de lutte de Robert Mugabe, mort en 2011 dans un incendie de leur maison. Depuis quelque temps, elle a été la cible d’une campagne organisée contre elle par une partie du parti, l’accusant d’incompétence, de corruption et même de complot pour assassiner le président. Joice Mujuru est suivie dans sa déchéance par huit ministres qui lui sont proches.
            Si Robert Mugabe qui a 90 ans élimine ceux qui veulent lui succéder, c’est pour faire une bonne place à Grace Mugabe son épouse. Le président qui doit désigner bientôt  les deux nouveaux vice-présidents du Zanu PF donnera par là des signaux sur la direction que prendra sa succession. Peut-être assiste-t-on à la naissance d’une dynastie, à moins qu’un fils rebelle, comme Cronos, n’émascule le vieux président et ne lui fasse cracher tous les fils avalés.




mardi 9 décembre 2014

Tchad, Antonov russe au Nigéria où le mélodrame du week-end (par Pascal Djimoguinan)



            Samedi 6 décembre, on pouvait lire dans les dépêches : Nigeria : des armes et des munitions à destination du Tchad saisies. Il n’en fallait pas plus pour que tout le long du week-end se déroule un mélodrame pleins de sous-entendus. Un Cargo russe (Antonove 124), parti de Bangui et qui devait atterrir à N’Djamena n’a pu le faire à cause d’un embouteillage à l’aéroport et s’est finalement posé d’urgence à Kano. Quelle n’a pas été la surprise des douaniers nigérians de découvrir dans les soutes de l’avion des hélicoptères, une jeep ainsi que d’autres équipements alors que cela n’était pas dans le manifeste de vol.
            La méfiance vis-à-vis du Tchad s’est très vite manifestée et d’aucun voyaient déjà la main du Tchad qui armerait Boko Haram. On ne prête qu’aux riches. Les medias locaux ne sont pas allés de main morte ; on pouvait lire entre autres : « Une puissance étrangère est en train d’armer le groupe Boko Haram ; l’avion est rempli de kalachnikovs et d’armes de guerre… »
            Par la suite, l’ambassade de France annoncera que l’inspection des papiers et des documents de bord a montré que tout était en règle ; il n’y a donc pas d’armes ni de munitions dans cet avion et que les autorités nigérianes ont reconnu le caractère légal de la cargaison.
            L’explication que Paris donnera de cet incident est que cet appareil participait ainsi à l’allègement de l’opération Sangaris en Centrafrique et que le matériel en question devait être amené au Tchad. Comme l’aéroport de N’Djamena était bloqué par un Boeing 747 qui avait un problème technique, l’Antonov 124 a été dérouté vers Kano.
            Circulez, il n’y a plus rien à voir, tout est en règle. Il semble qu’assez souvent, l’armée française affrète des Antonov en Ukraine ou en Russie pour transporter son matériel.
            Finalement, l’avion russe avec son matériel militaire a eu l’autorisation de redécoller pour Paris.
            Cet incident ne pouvait pas si mal tombé parce que le poids des soupçons de l’opinion publique nigériane sur la collusion entre le Tchad se faisait de plus en plus pressant.
            Pour le moment, le Tchad pourra dire qu’il l’a échappé belle. Mais il faudrait de soient plus prudentes dans la façon dont elles gèrent l’affaire Boko Haram !